D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Claude Simon, La Route des Flandres

Ed. de Minuit (1960)

I

[…]

Et son père parlant toujours, comme pour lui-même, parlant de ce comment s’appelait-il philosophe qui a dit que l’homme ne connaissait que deux moyens de s’approprier ce qui appartient aux autres, la guerre et le commerce, et qu’il choisissait en général tout d’abord le premier parce qu’il lui paraissait le plus facile et le plus rapide et ensuite, mais seulement après avoir découvert les inconvénients et les dangers du premier, le second c’est-à-dire le commerce qui était un moyen non moins déloyal et brutal mais plus confortable, et qu’au demeurant tous les peuples étaient obligatoirement passés par ces deux phases et avaient chacun à son tour mis l’Europe à feu et à sang avant de se transformer en sociétés anonymes de commis-voyageurs comme les Anglais mais que guerre et commerce n’étaient jamais l’un comme l’autre que l’expression de leur rapacité et cette rapacité elle-même la conséquence de l’ancestrale terreur de la faim et de la mort, ce qui faisait que tuer voler piller et vendre n’étaient en réalité qu’une seule et même chose un simple besoin celui de se rassurer, comme des gamins qui sifflent ou chantent fort pour se donner du courage en traversant une forêt la nuit, ce qui expliquait pourquoi le chant en chœur faisait partie au même titre que le maniement d’armes ou les exercices de tir du programme d’instruction des troupes parce que rien n’est pire que le silence quand, et Georges alors en colère disant : « Mais bien sûr ! », et son père regardant toujours sans le voir le boqueteau de trembles palpitant faiblement dans le crépuscules, l’écharpe de brume en train de s’amasser lentement dans le fond de la vallée, noyant les peupliers, les collines s’enténébrant, et disant : « Qu’est-ce que tu as ? »

[…]

alors je m’approchai et regardai à mon tour pendant un moment le cheval respirant péniblement, Iglésia était là lui aussi mais pas plus que les autres il n’avait paru m’entendre quoique entre lui et moi je pensais j’espérais qu’il pourrait au moins y avoir une possibilité de contact, mais sans doute que d’être jockey c’est aussi un peu quelque chose comme paysan malgré les apparences qui donneraient à croire qu’il, c’est-à-dire que puisqu’il avait vécu dans les villes ou tout au moins au contact des villes il était permis de l’imaginer quand même un peu différent d’un paysan, c’est-à-dire pariant jouant et même plutôt affranchi comme le sont souvent les jockeys, et ayant passé son enfance non pas à garder les oies ou à conduire les vaches à l’abreuvoir mais à traîner sans doute dans un ruisseau et sur le pavé des villes, mais il faut croire que c’est moins la campagnes que les bêtes la compagnie le contact des bêtes, car il était à peu près aussi renfermé aussi taciturne aussi peu communicatif que n’importe lequel d’entre eux et comme eux toujours occupé absorbé (comme s’il était incapable de rester sans rien faire) dans une ces minutieuses et lentes besognes qu’ils ont le secret de s’inventer : […]

[…]

Il essaya de dégager sa jambe du corps qui pesait dessus. Il ne la sentait plus que comme une chose inerte, qui n’était plus tout-à-fait lui, et qui pourtant s’accrochait douloureusement à l’intérieur de sa hanche comme un bec, un bec d’os. Une suite d’os s’accrochant et s’emboîtant bizarrement les uns dans les autres, une suite de vieux ustensiles grinçants et cliquetant, voilà ce qu’était un squelette, pensa-t-il, réveillé maintenant (sans doute parce que le train était arrêté — mais depuis combien de temps ?), les entendant se bousculer et se diputer dans le coin où se trouvait la lucarne, l’étroit rectangle horizontal sur lequel leurs crânes se découpaient en ombres chinoises : des traches d’encre fluides et mouvantes se confondant et se disjoignant, et par-delà lesquelles il pouvait voir les fragments du ciel nocturne et inaltérable de mai, les lointaines et inaltérables étoiles stagnant, immobiles, virginales, apparaissant et disparaissant dans les découpures qui s’ouvraient et se refermaient entre les têtes, comme une surface glacée, cristalline et inviolable sur laquelle pouvait glisser sans laisser ni trace ni souillure cette matière noirâtre, visqueuse vociférant et moite d’où émanaient les voix à présent plaintives et furieuses pour de bon, c’est-à-dire se disputant maintenant pour des choses réelles, importantes, comme par exemple un peu d’air […]

II

[…] je pouvais les voir au fur et à mesure qu’ils tournaient à droite s’engageaient dans le chemin creux lui en tête de la colonne comme si ç’avait été le quatorze juillet un puis deux puis trois puis le premier peloton tout entier puis le deuxième les chevaux se suivaient tranquillement au pas on aurait dit ces chevaux-jupons avec lesquels jouaient autrefois les enfants des sortes d’animaux aquatiques flottant sur le ventre propulsés par d’invisibles pieds palmés glissant lentement l’un après l’autre avec leurs identiques encolures arrondies de pièces d’échecs leurs identiques cavaliers exténués aux identiques bustes voûtés dodelinant la moitié en train de dormir sans doute quoiqu’il fît jour depuis un bon moment le ciel tout rose de l’aurore la campagne comme molle encore à moitié endormie aussi, il y avait comme une sorte de vaporeuse moiteur il devait y avoir de la rosée des gouttes de cristal accrochées aux brins d’herbe que le soleil allait faire s’évaporer je pouvais facilement le reconnaître tout là-bas en tête à la façon qu’il avait de se tenir très droit sur sa selle contrastant avec les autres silhouettes avachies comme si pour lui la fatigue n’existait pas, la moitié à peu près de l’escadron se trouvant engagée lorsqu’ils refluèrent vers le carrefour c’est-à-dire comme un accordéon comme sous la pression d’un invisible piston les repoussant, les derniers continuant toujours à avancer alors que la tête de la colonne semblait pour ainsi dire se rétracter le bruit ne parvenant qu’ensuite de sorte qu’il se passa un moment (peut-être une fraction de seconde mais apparemment plus) pendant lequel dans le silence total il y eut seulement ceci : les petits chevaux-jupons et leurs cavaliers rejetés en désordre les uns sur les autres exactement comme des pièces d’échecs s’abattant en chaîne le bruit lorsqu’il arriva avec ce léger décallage dans le temps sur l’image lui-même exactement semblable au son creux des pièces d’ivoire tambourinant tombant les unes après les autres sur le plateau de l’échiquier comme ceci : tac-tac-tac-tac-tac les rafales pressées se superposant s’entassant aurait-on dit puis au-dessus de nous les invisibles cordes de guitares pincées tissant l’invisible chaîne d’air froissé soyeux mortel aussi n’entendis-je pas crier l’ordre voyant seulement les bustes devant moi basculer de proche en proche en avant tandis que les jambes droites passaient l’une après l’autre par-dessus les croupes comme les pages d’un livre feuilleté à l’envers et une fois par terre je cherchai Wack des yeux pour lui tendre la bride en même temps que ma main droite se battait derrière mon dos avec ce fichu crochet de mousqueton puis cela arriva sur nous par derrière le tonnerre des sabots la galopade des chevaux fous démontés la pupille agrandie les oreilles couchées en arrière les étriers vides et les rênes fouettant l’air se tordant comme des serpents et tintant, et deux ou trois couverts de sang et un avec encore son cavalier criant Il y en a aussi derrière ils nous ont laissé passer et puis ils, le reste des ses paroles emporté avec lui penché sur l’encolure la bouche grande ouverte comme un trou et maintenant ce n’était plus contre le crochet de mousqueton que j’étais en train de me battre mais contre cette carne en train de renauder à présent la tête haute le cou raide comme un mât la pupille complètement retournée comme si elle essayait de regarder derrière ses oreilles reculant irrésistiblement non par à-coups mais pour ainsi dire méthodiquement une patte après l’autre et moi lui flanquant de ces coups de sonnette à lui arracher la mâchoire répétant Allons Allons comme si seulement elle pouvait m’entendre dans cette pagaille raccourcissant peu à peu les rênes jusqu’à ce que je puisse atteindre d’une main l’encolure la tapotant répétant Allons Allons làààà… jusq’à ce qu’elle s’arrête reste immobile mais crispée tendue tremblant de tous ses membres ses quatres pattes écartées raides comme des étais […]

…([…] ou peut-être des années plus tard, toujours seul (quoiqu’il fût maintenant couché à côté d’une tiède chair de femme), toujours en tête-à-tête avec ce double, ou avec Bum, ou avec personne) : « Nous y voilà : l’Histoire. Ca fait un moment que je pensais que ça allait venir. J’attendais le mot. C’est bien rare qu’il ne fasse pas son apparition à un moment ou à un autre. Comme la Providence dans le sermon d’un père dominicain. Comme l’Immaculée Conception : scintillante et exaltante vision traditionnellement réservé aux cœurs simples et aux esprits forts, bonne conscience du dénonciateur et du philosophe, l’inusable fable — ou farce — grâce à quoi le bourreau se sent une vocation de sœur de charité et le supplicié la joyeuse, gamine et boy-scoutesque allégresse des premiers chrétiens, tortionnaires et martyrs réconciliés se vautrant de concert dans une débauche larmoyante que l’on pourrait appeler le vacuum-cleaner ou plutôt le tout-à-l’égout de l’intelligence alimentant sans trêve ce formidable amoncellement d’ordures, cette décharge publique où figurent en bonne place, au même titre que les képis à feuilles de chêne et les menottes des policiers, les robes de chambre, les pipes et les pantoufles de nos penseurs mais sur le faîte duquel le gorillus sapiens espère néanmoins atteindre un jour une altitude qui interdira à son âme de le suivre, de sorte qu’il pourra enfin savourer un bonheur garanti imputrescible, grâce à la production en grande série de frigidaires, d’automobiles et de postes radio. […]

III

[…] « Mais qu’en sais-tu ? Tu ne sais rien. Tu ne sais même pas si ce fusil était chargé. Tu ne sais même pas si ce coup de pistolet n’est pas parti par hasard. Nous ne savons même pas quel temps il faisait ce jour-là, si c’était de la poussière ou de la boue qui le recouvrait, lui revenant bredouile avec son stock de bons sentiments invendus, et non seulement invendus mais accueillis à coups de pétoires, et trouvant sa femme (c’est-à-dire ton arrière-arrière-arrière-grand-mère qui n’est plus maintenant que quelques ossements friables dans une robe de soie flétrie au fond d’un caveau dans un cercueil lui-même mangé par les vers, de sorte que l’on ne sait pas non plus si la fine poudre jaunâtre qui se trouve dans les plis de taffetas est d’os ou de bois, mais qui alors était jeune, était chair, avait un ventre ombreux, des seins lilas, des lèvres, des joues avivées par le plaisir par-dessus ces os jaunis), trouvant donc sa femme occupée à mettre en pratique ces principes naturistes et effusionnistes dont n’avaient pas voulus les Espagnols… »


Cre : 05 juin 2004

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