D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Günter Grass

Günter Grass, Pelures d’oignon

Beim Häuten des Zwiebel, trad. Claude Porcell.

Les pelures sous la pelure

Le souvenir aime le cache-cache des enfants. Il se planque. il a un penchant pour les belles paroles et il enjolive, souvent sans nécessité. Il contredit la mémoire, qui fait la vétilleuse et se chamaille pour avoir raison.

Quand on le presse de questions, le souvenir ressemble à un oignon qui voudrait être pelé afin que soit dégagé ce qui, lettre après lettre, est là, lisible : rarement univoque, souvent dans une écriture à lire dans le miroir ou crypté d’une quelconque manière.

Sous la première peau, qui produit encore un crissement sec, se trouve la suivante, laquelle, à peine détachée, en libère une autre, humide, sous laquelle attendent et chuchotent la quatrième, la cinquième. Et chacune de celles qui viennent sue des mots trop longtemps évités, des signés tarabiscotés aussi, comme si quelque faiseur de mystères avait voulu depuis sa jeunesse, à l’époque où l’oignon ne faisait encore que germet, s’envelopper d’un chiffre.

Il s’appelait Nousnefaisonspasça

Il manque maintenant les articulations d’un processus que personne n’a arrêté, dont le cours ne peut pas être repris et dont aucune gomme ne peut effacer le chemin. Et pourtant, dès qu’il faut faire revenir à la mémoire le pas fatal du lycéen de quinze ans en uniforme, ce n’est pas la peine de peler l’oignon ni d’avoir recours à quelque autre adjuvant. Ce qui est sûr, c’est que je me suis volontairement engagé pour le service armé. Quand ? Pourquoi ?

[…] Mon acte ne saurait être réduit à la taille minuscule d’une sottise d’adolescent. Aucune contrainte venue d’en haut ne pesait sur ma nuque. Aucune culpabilité dont je me serais persuadé moi-même, par exemple d’avoir douté de l’infaillibilité du Führer, ne demandait à être expiée par un zèle volontaire.

Cela se produisit pendant mon service comme auxiliaire de la Luftwaffe, qui n’était, lui, pas volontaire, mais qui était vécu comme la fin du train-train scolaire et accepté malgré un drill qui restait d’ailleurs modéré.

C’était ainsi que nous, les jeunes, voyions les choses. En uniforme, nous attirions les regards. Puissamment pubertaires, nous renforcions le front de la patrie. La batterie du Port-Impérial devenait notre foyer.

[…]

Quel tourbillon dans les têtes rasées ! A l’instant encore d’une netteté aveuglante, l’image du STR de seize ans commence à se troubler à partir des bords. Non qu’il me devienne plus étranger que je ne m’y suis habitué entre-temps, mais il me semblerait que mon Moi en uniforme ait envie de filer à l’anglaise. Il abandonne même son ombre et veut, interprétable à loisir, se compter au nombre de ceux sur qui ne pèsent pas de lourdes charges.

Ceux-là furent plus tard extrêmement nombreux. On ne pouvait rien leur reprocher d’autre que d’avoir fait leur devoir. Ils chantaient en chœur : « Ah, le pays n’était pas beau en ce temps-là… » Et ces personnages qui avaient été séduits, aveuglés, alignaient les circonstances atténuantes, ne s’étaient jamais douté de rien et se reconnaissaient les uns aux autres une ignorance maximum. De même qu’à moi, des prétextes douteux pourraient permettre de chevaucher l’agneau de l’innocence dès que, sur la pelure d’oignon, des notes marginales écrites en tout petit, grâce à des racontailles et des histoires gorgées de couleur locale, ne cherchent que trop éloquemment à détourner l’attention de ce qui veut être oublié mais se dresse en travers du chemin.

En surface et au fond

A peine plus de deux ans auparavant — et cependant comme dans une préhistoire révolue —, alors que Dantzig avait encore toutes ses tours et ses pignons, en septembre quarante-quatre, mon père m’avait accompagné à la gare centrale. Il portait sans rien dire ma valise en carton et l’insigne du Parti au revers de son costume. Moi, qui n’avait encore que seize ans, en culottes courtes et l’ordre d’incorporation dans la poche de poitrine d’une veste devenue trop étroite, j’étais à côté de lui sur le quai. Ma mère avait refusé de suivre des yeux son fils dans le train qui l’emmenait à Berlin et — croyait-elle — à la mort. Maintenant la destinée nous avait à nouveau réunis.

[…]

Nous ne savions rien les uns des autres. « Notre garçon est revenu : » lança mon père à tous ceux qui descendaient du car ou y montaient pour se rendre à Bergheim. Mais je n’étais plus le garçon qu’il avait accompagné à la gare centrale de Dantzig, quand un certain nombre des églises de la ville assemblées comme pour l’éternité faisaient vacarme de toutes leurs clochers pour me dire adieu.

Les autorités compétentes avaient assigné mes parents et ma sœur chez un paysan. Cette contrainte était habituelle, car il était rare que les expulsés et réfugiés fussent accueillis par les habitants de leur plein gré. Surtout aux endroits où aucun dégât n’était visible, où la maison, l’étable et la grange s’appuyaient comme sans souci sur le droit successoral, et où au surplus on n’avait pas touché à un cheveu sur le crâne dur des paysans, on refusait de comprendre que cette guerre approuvée dans la liesse des victoires avait été perdue en commun avec ceux qui en avaient subi les dommages.

Il avait fallu la contrainte exercée par les autorités pour que le propriétaire de la ferme abandonne à mes parents cet espace divisé en deux, au sol bétonné : c’est là qu’on préparait auparavant la nourriture pour les cochons.

Ce qui me fut offert pour mon mariage

Elle a vingt et un ans, j’approche des vingt-six. A l’occasion, il nous importe de ne pas être obligés d’être tout à fait adultes. Nous portons nos alliances à la main gauche, l’or en fait la valeur. Mais comme je pensais déjà qu’Anna était pour moi une propriété assurée, le bénéfice le plus précieux de ces épousailles précipitées était la machine à écrire de voyage Olivetti de type lettera, le cadeau de mariage qui, sinon tout de suite, du moins peu à peu allait faire de moi un écrivain.

Je lui suis à peu près resté fidèle. Je n’ai pas pu ni voulu m’en séparer. Je prodiguais à ma lettera beaucoup d’attentions. J’en suis dépendant aujourd’hui encore. De moi, elle a toujours su plus que je ne voulais en savoir moi-même. Elle a sa place sur l’un de mes pupitres et m’attend de toutes les touches de son clavier.

Je le concède : plus tard, j’ai essayé d’autres modèles — on appelle cela des aventures —, mais à chaque fois je suis revenu à mon attachement pour l’Olivetti et elle au sien pour moi, même quand elle n’était plus dans le commerce.


Cre : 03 mai 2015 - Maj : 12 mai 2015

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