D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Samivel, L’amateur d’abîmes

Ed. Stock

X

[...]

Peut-être avions-nous tort, nous autres, d’aller plus avant. Peut-être eût-il été véritablement sage d’en rester là et de ne pas rajuster les sacs d’un coup de reins, ne pas resserrer la corde, ne pas ressaisir nos piolets. Peut-être que chacun de nous, dans son for intérieur, doutait de l’efficacité de ces gestes apparemment indispensables, en mesurait l’inutilité fonciére. Mais nous étions des blancs, habitués à confondre le mouvement et le bonheur, et la force additionnée de nos instincts nous empêchait de reculer. Qui l’eût proposé eût passé pour un traître.

A quelques cinquante mêtre de là, l’arête s’évanouissait brusquement dans le ciel et rien ne permettait d’imaginer ce qu’il y avait derrière. Cette énigme irritante nous empêchait de jouir calmemement des instants heureux que nous aurions pu goûter sur notre cime dont rien par ailleurs ne nous chassait, car l’atmosphère était calme et nous avions bien le temps. La force du désir détruisait une fois de plus en nous la possibilité même du bonheur. Et je songeais qu’il en serait toujours ainsi.

Quand la tentation devint trop forte, nous partîmes sans tourner la tête. J’étais le premier. Et je me souviens de cette allégresse avec laquelle j’accumulai des pas sur un sol intact, merveilleusement purifié de toute souillure par la tourmente des jours précédents. C’était ce miracle émouvant de la neige qui sans cesse s’épure et se lave et refait inlassablement des cimes toutes neuves pour les vieux désirs des hommes. D’ailleurs nous l’abîmions si peu, cette belle neige, que c’en était une bénédiction. Tout juste derrière nous les pattes de mouche discrètes des crampons et le pointillé du piolet : à croire que nous avions perdu subitement toute pesanteur, acquis par magie l’ineffable légèreté de ces ombres transparentes et du vent que soufflaient les deux vides alternés entre lesquels ondulait notre arête. Il avait par endroit poli amoureusement la neige et nous traversions alors des dalles mates comme du calcaire et que l’acier griffait à peine. Plus loin, c’était une poussière brillante qui s’envolait au premier contact, croulait en cascades de cristal dans la pente où gesticulaient nos ombres interminables. Tout en bas scintillait un torrent silencieux.

Puis brusquement, l’arête s’infléchit comme un arc et prit de la hauteur. Il fallut redoubler d’attention, poser l’un après l’autre minutieusement les pieds aux endroits stratégiques, piquer le piolet dans la paroi compacte et lisse, s’élever sans à-coup le long du manche. Mais tout cela ne faisait qu’aiguiser notre plaisir, car la montagne était solide, jouait son jeu sans détour, un simple jeu simple et loyal.

Je pensai tout à coup que quelques mètres à peine me séparaient du sommet du deuxième dôme et qu’au delà j’allais apercevoir enfin le monde inconnu que ses flancs avaient jusqu’à présent dissimulé, éclaircir l’énigme, découvrir peut-être une aventure inattendue, qui sait, peut-être une aventure, qui sait, peut-être l’Aventure elle-même. Et plus s’amenuisait l’intervalle qui me séparait de la cime, plus je conférais d’importance à la réponse qui m’allait être donnée. C’était bien mieux qu’un versant inconnu que j’allais découvrir. C’était je ne sais quoi d’important et de définitif, quelque chose qui allait marquer dans ma vie, modifier profondément ma manière d’être et d’agir ; peut-être un son, peut-être un mot. Non plus une réponse, mais la Réponse, celle qui rend inutiles toutes les questions. Comme si les deux abîmes, celui d’en bas et celui d’en haut, allaient échanger au point nuptial de la cime un secret que j’allais surprendre.

[...]

C’était la courbe à la fois soumise et passionnée de l’arc ogival, un élan amoureux des neiges vers l’azur. Enfin, tout était dit, anéanti. Le mystère se déliait sous nos yeux, et il n’y avait plus qu’un ciel.

Cette cime était à la fois immobile et mouvante comme un fleuve, baignait dans une géniale harmonie. Ce n’était pas un instant des formes arbitrairement isolées et figées dans l’espace, mais vraiment une chose vivante, perpétuellement en devenir, celle assurément que nous étions venu chercher de si loin et si haut. Et nous sentions bien qu’aucune autre vision n’égalerait jamais celle-là, dont la perfection définitive avait quelque-chose de miraculeux. Impossible d’exprimer plus clairement aux sens les métamorphoses de l’amour... L’illusion de la possession. Car cette cime avait été « nôtre », comme nous disons dans le naïf langage des montagnards. Nôtre !... Un court instant, il y avait eu contact entre ses neiges et la semelle de nos souliers. Mais, à ce moment précis, nous n’en avions plus rien su et c’est maintenant seulement, maintenant que nous étions loin et sans désir égoïste qu’elle livrait enfin le mot.

Tout nouveau geste de possession était interdit, car il aurait été vain de repartir vers ces prestiges resplendissants pour tâcher de les étreindre avec nos corps. Chaque pas en avant effacerait un peu plus le mirage, anéantirait les sortilèges. Où nous apercevions les lignes de force d’une architecture triomphale, il n’y aurait bientôt plus que de la neige gelée sur une arête semblable à d’autres arêtes. Cette perfection-là, comme les autres, était définitivement hors de portée.


Cre : 04 juin 2008

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