D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Cesare Pavese, Le métier de vivre

Ed. Gallimard, traduction Michel Arnaud — révisée par D.G.



Tous les poètes se sont tourmentés, se sont étonnés et ont connu la joie. L’admiration pour un grand passage en poésie ne va jamais à sa stupéfiante habileté mais à la nouveauté de la découverte qu’il contient. Même quand nous éprouvons une palpitation de joie à trouver un adjectif accouplé avec succès à un substantif, un adjectif et un substantif jamais encore vus ensemble, ce qui nous émeut, ce n’est pas de la surprise devant l’élégance de la chose, mais de l’étonnement devant cette réalité nouvelle mise en lumière.


Parce qu’une chose (parmi beaucoup d’autres) me semble insupportable pour l’artiste : ne plus se sentir au début.


Blasphémer, pour ces types à l’ancienne qui ne sont pas tout à fait convaincus que Dieu n’existe pas, mais qui, tout en se fichant de lui, le sentent de temps en temps entre leur chair et leur peau, est une belle activité. Une crise d’asthme et l’homme se met à blasphémer avec rage et ténacité : avec l’intention très nette d’offenser ce Dieu éventuel. Il pense que, après tout, s’il existe, chaque blasphème est un coup de marteau sur les clous de la croix et un peu de chagrin fait à Dieu. Ensuite, Dieu se vengera — c’est son système — il fera le diable à quatre, il enverra d’autres malheurs, il vous mettra en enfer, mais même s’il bouleverse le monde, personne ne lui enlèvera le chagrin qui’l a éprouvé, les coups de marteau dont il a souffert. Personne ! C’est une belle consolation. Et bien sûr, cela démontre en somme que ce Dieu n’a pas pensé à tout.



L’erreur des sentimentaux est non pas de croire qu’il existe de « tendres affections », mais de faire valoir un droit à ces affections au nom de leur tendre nature. Alors que seules les natures dures et résolues savent et peuvent se créer un cercle de tendres affections. Et il va de soi — tragédie — que ce sont elles qui en jouissent le moins. Qui a des dents etc.

Qu’il soit clair, une fois pour toutes, qu’être amoureux est un fait personnel qui ne regarde pas l’objet aimé — même pas si celui-ci vous aime en retour. Dans ce cas aussi, on échange des gestes et des paroles symboliques où chacun lit ce qu’il a en lui et que, par analogie, il suppose exister chez l’autre.


Il y a une chose plus triste que rater ses idéaux : les avoir réalisés.



Les malheurs ne suffisent pas pour faire d’un con une personne intelligente.



La colère n’est jamais soudaine. Elle naît d’un long souci rongeur précédent qui a ulcéré l’esprit et y a accumulé la force de réaction nécessaire à son explosion. Il en résulte qu’un bel accès de colère est tout autre chose que le signe d’une nature franche et directe. C’est au contraire la révélation involontaire d’une tendance à nourrir de la rancune en soi — c’est à dire d’un tempérament renfermé et envieux, et d’un complexe d’infériorité.



L’un des plaisirs humains les moins observés est celui de se préparer des évènements à échéance, de s’organiser un groupe d’évènements qui aient une construction, une logique, un commencement et une fin. La fin est perçue presque comme une acmé sentimentale, une joyeuse ou flatteuse crise de connaissance de soi. Cela s’étend à la construction d’une réponse du tac au tac à celle d’une vie. Et qu’est-ce que cela sinon la prémisse du fait de narrer ? L’art narratif apaise justement ce goût profond. Le plaisir de raconter et d’écouter, c’est de voir se disposer des faits selon ce graphique. A la moitié d’un récit, on se retourne vers les prémisses et on a le plaisir de retrouver des raisons, des clefs, des motivations causales.


Il y a des vêtements féminins si beaux qu’on voudrait les lacérer.


Pensant que l’artiste est le vase, le réceptacle d’une inspiration qui agit par sa propre force, à son insu à lui, les Romantiques découvrent l’inconscient, c’est-à-dire un faisceau de forces positives qui mettent l’homme en contact avec la réalité cosmique. Il viendra une seconde génération romantique qui prétendra dominer cet inconscient, le provoquer, le connaître, c’est à dire en porter le fonctionnement à la conscience (Poe-Beaudelaire, etc.). L’art qui, auparavant était une découverte ingénue de symboles de comportement, devient une création calculée de symboles esthétiques (symbolisme français).



Un certain type de vie quotidienne (heures fixes, lieux clos, mêmes personnes, formes et lieux de piété) amenait des pensées surnaturelles. Sortir de ce schéma et les pensées s’envolent. Nous sommes tout entiers habitudes.



Nous sommes convaincus qu’une grande révélation peut sortir seulement de l’insistance obstinée sur une même difficulté. Nous n’avons rien en commun avec les voyageurs, les expérimentateurs, les aventuriers. Nous savons que le plus sûr — et le plus rapide — moyen de nous étonner, c’est de fixer, impavides, toujours le même objet. A un certain moment, cet objet, il nous semblera — miraculeux — ne l’avoir jamais vu.


[Tentation de l’écrivain] Avoir écrit quelque chose qui te laisse comme un fusil qui vient de tirer, encore ébranlé et brûlant, vidé de tout toi, où non seulement tu as déchargé tout ce que tu sais de toi-même mais ce que tu soupçonnes et supposes, et les sursauts, les fantômes, l’inconscient — avoir fait cela au prix d’une longue fatique et d’une longue tension, avec une prudence faite de jours, de tremblements, de brusques découvertes et d’échecs, et en fixant toute sa vie sur ce point — s’apercevoir que tout cela est comme rien si un signe humain, un mot, une présence ne l’accueille pas, ne le réchauffe pas — et mourir de froid — parler dans le désert — être seul nuit et jour comme un mort.


Etrange manie de vouloir un double de chaque chose : du corps l’âme, du passé le souvenir, de l’œuvre d’art l’appréciation, de soi-même l’enfant... Sinon, les premiers termes nous sembleraient dépréciés. Et les seconds alors ?


Année très sérieuse, de travail définitif et sûr, de situation technique et matérielle acquise. Deux romans. Un autre en gestation. Dictateur éditorial. Reconnu par tous comme un grand homme et comme un homme bon. Par tous ? Je ne sais pas.

Tu iras difficilement plus loin. Ne pas croire que tout cela soit grand-chose. Tu ne l’espérais pas dans le passé et cela t’étonne. Continue, prêt à l’idée que les fruits seront peut-être demain de cendre. Cela doit t’être indifférent. Ainsi seulement, tu expieras ta bonne fortune et tu t’en montreras digne.



Pourra-t-on aller un jour plus loin et considérer aussi la liberté comme un mythe ? C’est-à-dire la voir d’un point où elle aussi se révèle destin ?


Cre : 20 juin 2009 - Maj : 09 juil 2009

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