D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Homère, Iliade

Les belles Lettres, 1954 ; traduction Paul Mazon

Chant IV

Le premier, Antiloque fait sa proie d’un guerrier troyen, un brave parmi les champions hors des lignes, Echépole fils de Thalysios. Le premier, il l’atteint au cimier de son casque à l’épaisse crinière ; il lui plante son arme au front. La pointe de bronze s’enfonce et traverse l’os : l’ombre couvre ses yeux. Il croule comme un mur dans la mêlée brutale.

Il est à peine à terre que le roi Eléphênor le saisit par les pieds, Eléphênor, fils de Chalcodon, capitaine des Abantes magnanimes. Il cherche à le tirer de dessous les traits, avide de le dépouiller au plus vite de ses armes. Mais son élan est bref. Le magnanime Agénor, le voyant tirer le cadavre et, en se courbant, découvrir son flanc hors du bouclier, le frappe là de sa pique de bronze et lui rompt les membres. La vie le quitte, et, sur son corps, un dur combat s’engage entre Troyens et Achéens. Comme des loups, ils se ruent les uns sur les autres, et chaque homme abat son homme.

Alors, Ajax, le fils de Télamon, frappe le fils d’Anthémion, jeune guerrier en pleine force, Simoïsios, que sa mère, descendue de l’Ida, a naguère conçu aux bords du Simoïs. Elle était venue là, avec ses parents, veiller sur des troupeaux, et c’est pourquoi on l’appelait, lui, Simoïsios. Il n’aura pas à ses parents payé le prix de leurs soins : sa vie aura été brève ; le magnanime Ajax l’a dompté sous sa lance. Il marchait le premier à l’attaque, lorsque Ajax le frappe en pleine poitrine, près de la mamelle droite. La lance de bronze suit sa route, tout droit, à travers l’épaule, et l’homme choit au sol dans la poussière.

Chant V

[...] Lors Athéné aux yeux pers prend la main de l’ardent Arès et lui adresse ces mots :

« Arès, Arès, fléau des hommes, buveur de sang, assailleur de remparts ! ne pourrions-nous laisser Troyens et Achéens combattre à qui Zeus Père offrira la gloire, tandis que, nous deux, nous nous éloignerions et éviterions le courroux de Zeus ? »

Elle dit, et, emmenant l’ardent Arès loin du combat, elle le fait asseoir sur les bords herbeux du Scamandre. Les Troyens aussitôt plient sous les Danaens. Chacun des chefs fait sa proie d’un guerrier. Le tout premier, Agamemnon, protecteur de son peuple, jette à bas de son char le grand Odios, le chef des Alizones, le premier aussi qui ait tourné bride. Il lui plante sa pique au dos, entre les épaules, et lui transperce la poitrine. L’homme tombe avec fracas, et ses armes sonnent sur lui.

Idoménée abat Pheste, fils de Bôre le Méonien. Il est venu de Tarne au sol fertile. L’illustre guerrier, Idoménée, de sa longue lance, le pique à l’épaule droite, au moment même où il s’appreête à escalader son char. L’homme croule de son char, et l’ombre horrible le saisit.

Et, tandis que les écuyers d’Idoménée s’occupent à le dépouiller, le fils de Strophios si habile à la chasse, Scamandrios, devient la proie de l’Atride Ménélas et de sa javeline aiguë. C’est un vaillant chasseur, qu’Artémis elle-même a instruit à frapper les multiples gibiers que la forêt nourrit sur les montagnes. Mais Artémis la Sagittaire ne lui sert de rien aujourd’hui, pas plus que l’art du lancer, auquel il excellait naguère. L’Atride Ménélas, l’illustre guerrier, alors qu’il fuit devant lui, le frappe de sa pique, au dos, entre les épaules, et lui transperce la poitrine. L’homme croule, front en avant, et ses armes sonnent sur lui.

Mérion abat Phérècle, fils de Tecton, lui-même fils d’Harmon, dont les mains savaient faire des chefs-d’œuvre de toute espèce : Pallas Athéné l’avait entre tous pris en affection. C’est lui qui justement avait, pour Alexandre, construit les bonnes nefs, cause de tant de maux, fléau pour tous les Troyens — fléau pour lui-même, qui ne savait rien des décrets des dieux  ! Mérion, qui le poursuivait, le rejoint et le frappe à la fesse droite. La pointe se fraie un chemin tout droit, par la vessie, sous l’os. L’homme croule, gémissant, sur les genoux, et la mort l’enveloppe.

Mégès tue Pédée, le fils d’Anténor. Ce n’est qu’un bâtard, mais que Théanô la divine a élevé avec grand soin, tout comme ses enfants, pour plaire à son époux. Le fils de Phylée, illustre guerrier, s’approche et, de sa lance aiguë, le frappe à la tête, du côté de la nuque. Le bronze passe droit à travers les dents et coupe la racine de la langue. L’homme croule dans la poussière, et ses dents se ferment sur le bronze froid.

Eurypyle, fils dÉvémon, tue le divin Hypsénor, fils du bouillant Dolopion, jadis prêtre du Scamandre, et par le peuple honoré comme un dieu. Comme il fuit devant lui, Eurypyle, le glorieux fils dÉvémon, s’élance à sa poursuite et, de sa courte épée, le frappant à terre, sanglant, et dans les yeux de l’homme entrent en maîtres la mort rouge et l’impérieux destin.

C’est ainsi qu’on besogne dans la mêlée brutale ; et, du fils de Tydée, vous ne pourriez savoir dans lequel des deux camps est sa place, s’il a partie liée avec les Troyens ou les Achéens. Il va, furieux, par la plaine, pareil au fleuve débordé, grossi par les pluies d’orage, dont les eaux ont tôt fait de renverser toute levée de terre.

Chant IX

[...] Non, il n’a ni clan ni loi ni foyer, celui qui désire la guerre intestine, la guerre qui glace les cœurs. Ainsi donc, à cette heure, obéissons à la nuit noire et préparons notre repas.

Chant XVI

[...] Lors chacun, inquiet, cherche des yeux où fuir le gouffre de la mort.

Patrocle lance d’abord sa pique éclatante droit devant lui, en plein centre, au point où les gens sont le plus nombreux à se bousculer, près de la poupe de Protésilas au grand cœur. Il frappe Pyræchmès, chef de ces Péoniens aux bons chars de combat qu’il a amenés d’Amydon et des bords de l’Axios au large cours. Atteint à l’épaule droite, l’homme choit dans la poussière, sur le dos, avec un gémissement. Les Péoniens qui l’accompagnent, autour de lui, s’enfuient : Patrocle parmi eux a jeté la panique, en leur tuant leur chef, le premier au combat. Il les chasse des nefs : il éteint le feu flamboyant. La nef, demi-brulée est abandonnée et les Troyens s’enfuient dans un formidable tumulte. Les Danaens, en revanche, se répandent à travers les nefs profondes. Un tumulte sans fin s’élève. On voit ainsi, de la cime élevée d’une grande montagne, Zeus, assembleur d’éclairs, éloigner une épaisse nuée. Brusquement toutes les cimes se découvrent, les hauts promontoires, les vallées ; l’immense éther au ciel s’est déchiré. De même, les Danaens, le feu dévorant une fois écarté des nefs, reprennent un instant haleine. Mais le combat n’a pas pour cela de répit. Les Troyens, sous l’effort des Achéens belliqueux, ne se tournent pas encore vers la fuite, en abandonnant les nefs noires ; ils résistent toujours et ne quittent les nefs qu’en cédant à la force.

La mêlée alors se disperse ; chacun des chefs fait sa proie d’un guerrier. Et, d’abord, le vaillant fils de Ménœtios frappe Aréilyque, au moment même où il tourne les talons, de sa lance aiguë, à la cuisse, et il pousse le bronze à fond. La lance brise l’os ; l’homme tombe, front en avant, sur le sol. Le preux Ménélas, lui, frappe Thoas, à l’endroit de la poitrine que laissent découvert les bords du bouclier, et lui rompt les membres. Le fils de Phylée épie Amphicle, qui s’élance, et, tirant le premier, le frappe au haut de la jambe, là où l’homme a son plus gros muscle : les tendons se fendent tout autour de la pointe de la lance ; l’ombre couvre ses yeux. Des fils de Nestor, le premier, Antiloque frappe Atymnios de sa lance aiguë et pousse la pointe de bronze à travers le flanc. Il croule, tête en avant. Maris s’approche, lance au poing, irrité du sort de son frère et, bondissant sur Antiloque, prend position devant le mort. Mais Thrasymède, égal aux dieux, tire le premier, et, avant que Maris ait touché Antiloque, il l’atteint lui-même à l’épaule, sans faute, du premier coup. La pointe de la lance déchire le haut du bras, écarte les muscles, et va, au fond, briser l’os. Il tombe avec fracas ; l’ombre couvre ses yeux. Ainsi, domptés par les deux frères, ils descendent dans l’Érèbe, les nobles compagnons de Sarpédon, les fils guerriers de cet Amisodare, qui jadis a nourri la Chimère invincible, pour le malheur de bien des hommes. — Ajax, fils d’Oïlée, bondit et prend vivant Cléobule, qui vient de trébucher, dans le tumulte ; mais il brise sa fougue sur l’heure, en le frappant au cou de son épée à la bonne poignée. L’épée devient toute chaude de sang, et dans les yeux de l’homme entrent en maîtres la mort rouge et l’impérieux destin. — Pénéléôs et Lycon courent sus l’un à l’autre. Ils se sont manqués avec leurs piques ; ils ont tous deux lancé un trait pour rien. Ils se courent sus de nouveau, l’épée au poing. Lycon frappe le cimier du casque à crins de cheval ; mais son épée se brise à la poignée. Pénéléôs, lui, frappe au cou, sous l’oreille ; l’épée y plonge toute ; seule, la peau tient encore et laisse la tête pendre de côté ; les membres sont rompus. — Mérion, de ses pieds rapides, atteint Acamas, au moment même où il s’apprête, à escalader son char ; il le pique à l’épaule droite. L’homme croule de son char : un brouillard s’épand sur ses yeux. — Idoménée pique Érymas, à la bouche, de son bronze impitoyable ; la lance de bronze s’ouvre un chemin tout droit, profondément, sous le cerveau, et elle brise les os blancs. Les dents sautent sous le choc, les deux yeux s’emplissent de sang ; il rend le sang par la bouche et le nez ; la bouche est grande ouverte ; et la sombre nuée du trépas l’enveloppe.

Tels sont les chefs des Danaens qui tuent chacun un guerrier. On dirait des loups malfaisants, se ruant sur des chevreaux ou des agneaux, qu’ils ravissent aux flancs des brebis, quand la sottise du berger les a laissés, dans la montagne, se séparer de son troupeau : eux, s’en sont aperçus et, à qui mieux mieux, vite se saisissent des pauvres bêtes au cœur timide. Tout de même, les Danaens vont se ruant sur les Troyens. Mais ceux-ci ne songent plus qu’à la fuite aux tristes clameurs : ils oublient leur valeur ardente.

[...]

Ils marchent l’un sur l’autre et entrent en contact. Patrocle frappe alors l’illustre Thrasydème, noble écuyer de sire Sarpédon. Il l’atteint au bas-ventre et lui rompt les membres. Sarpédon s’élance à son tour avec sa pique éclatante et manque Patrocle. En revanche il va, de sa pique, blesser à l’épaule droite le cheval Pédase, qui crie, expirant, et s’abat dans la poussière, en geignant, tandis que s’envole sa vie. Les deux autres font un écart ; le joug craque et les rênes s’embrouillent, le cheval de volée gisant dans la poussière. Mais Automédon, l’illustre guerrier, trouve le remède. Il tire l’épée tranchante suspendue le long de sa large cuisse ; il s’élance et, d’un bon coup, qui porte, il libère le cheval de volée. Les deux autres chevaux redressent alors leur course et allongent dans leurs traits. Et les deux adversaires reprennent le combat, pour régler la querelle qui dévore leurs cœurs.

Une fois encore, de sa lance éclatante, Sarpédon manque le but. La pointe de sa pique file par-dessus l’épaule gauche de Patrocle, sans toucher le héros lui-même. A son tour alors Patrocle bondit, bronze au poing, et ce n’est pas un vain trait qui lors s’échappe de sa main. Il frappe son adversaire à l’endroit où le péricarde enserre le cœur musclé. Et l’homme croule, comme croule le chêne, ou le peuplier, ou le pin robuste, qu’à grands coups de leurs cognées frais affûtées des charpentiers abattent dans la montagne, pour en faire une quille de navire. Il est tout pareil, étendu à terre, devant ses chevaux et son char, geignant et, de ses mains, serrant la poussière sanglante. Comme on voit un lion assaillir et tuer, dans un troupeau de bœufs à la démarche torse, un taureau magnanime au fauve pelage, qui gémit, en expirant, sous ses griffes ; ainsi, sous Patrocle, frémit de fureur le chef mourant des guerriers Lyciens. Il appelle son compagnon :

« Glaucos, doux ami, toi qui es entre tous un guerrier, c’est bien maintenant, si jamais, qu’il te faut être un combattant, un guerrier intréide. Maintenant la guerre cruelle doit être ta seule envie, si tu as quelque cœur. Tout d’abord, va de tous côtés stimuler les chefs lyciens : qu’ils combattent pour Sarpédon ! Puis toi-même, pour moi, combat avec le bronze. Je te serai à tout jamais un sujet de honte et d’opprobre, si les Achéens arrivent à me dépouiller de mes armes, moi qui suis tombé au milieu des nefs. Tiens donc vigoureusement et stimule tout ton monde. »

Il dit, et la mort, qui tout achève, déjà enveloppe ses yeux, ses narines. L’autre lui met alors le pied sur la poitrine et lui tire sa pique du corps ; le péricarde, accroché, suit, et Patrocle ramène ensemble l’âme de Sarpédon et le bout de sa lance. Les Myrmidons pendant ce temps tiennent ses coursiers haletants, qui ne songent qu’à fuir, dès l’instant qu’est vide le char de leurs maîtres.


Cre : 03 mar 2002 - Maj : 15 oct 2011

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