D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Paul Gadenne, Les Hauts-Quartiers

Ed. du Seuil

Première partie, La bergerie

— Moi non plus, dit-il quand elle voulut bien le laisser parler, je ne vous connais pas. Au contraire de ce qu’on insinue d’ordinaire aux femmes, je ne me rappelle pas vous avoir vue, et ce qui m’étonne, c’est que vous parliez de moi. Vous voudrez bien avouer alors que vos propos sont pour le moins aventurés et dénués de tout fondement.

Malgré son assurance, Mme Chotard était tout de même chatouillée par une telle entrée en matière.

— Mais, monsieur, dit-elle, tout en disparaissant derrière son comptoir pour en ressortir aussitôt armée d’une paire de ciseaux, je ne sais même pas qui vous êtes !...

Didier donna son nom.

— Didier Aubert ! dit-elle. Eh bien non, je ne vois pas.

— Bon. Je présume que vous connaissez du moins Mlle Mondeville.

— Oh, si peu. La pauvre !... Mais je vois de moins en moins...

— Si je suis bien informé vous auriez cependant été dire à Mlle Mondeville (la vieille) que Mlle Mondeville (la jeune) était ma maîtresse.

— Oh, simplement parce que je l’avais entendu dire ! On dit tant de choses. C’est donc vous ! Si vous aviez commencé par là aussi !... D’ailleurs, ce n’est pas à Mlle Mondeville que je l’ai dit !...

Une rougeur était montée au visage de Mme Chotard, le couvrant jusqu’à la racine des cheveux, et elle faisait mine de chercher sur son comptoir, dans ses poches, dans son sac, un objet qu’elle eût égaré.

— Vous avez fait tort à Mlle Mondeville dans l’esprit des siens, continua posément Didier.

Mme Chotard balança les épaules.

— Oh, vous savez, ils sont habitués.

Il était manifeste que Mme Chotard était accoutumée à déconcerter son public par un tel aplomb, qu’elle devait trouver « pittoresque ». Mais Didier n’était pas décidé à la suivre dans l’empire de la gaudriole.

— Si vous n’étiez pas une femme... commença-t-il avec une vraie colère. Vous ne semblez décidément pas comprendre. Les rapports entre humains sont une chose... dont vous paraissez n’avoir aucune idée. Et je parle aussi bien de ceux que vous avez avec la famille de Betty Mondeville que de ceux de Betty avec sa famille. Je ne sais pas quel métier vous faites...

Elle montra son magasin poussiéreux autour d’elle comme on fait appel à une évidence qui crève les yeux.

— Je ne parle pas de ce métier là, scanda-t-il. Celui-là ou un autre... Mais...

— Mais, d’abord, asseyez-vous, monsieur, dit-elle, sentant que la conversation pouvait devenir intéressante.

— Vous devez être dégoûtée, je suppose, dit-il agressivement, de parler à un homme à qui vous prêtez une maîtresse.

— Oh, fit-elle, ce ne serait pas une originalité.

— Fort bien. Vous ne me paraissez pas tout à fait quelconque. Je ne connais pas votre vie et ne vous dois naturellement aucune explication sur la mienne ; mais je vous regarde depuis un moment, et je me dis que peut-être il y a encore une chance... – A ce mot, elle rougit de nouveau, ôta et remit son alliance avec de petits mouvements nerveux – Comment dire ?... pour vous sauver, oui, pour que vous ne deveniez pas ce que deviennent tant de femmes aux prises seulement avec un vague métier, comme celui auquel vous faites allusion et que d’ailleurs vous devez faire fort mal à en juger par le désordre qui règne sur vos étagères et par les titres que j’ai sous les yeux.

— Mon métier n’est pas vague, dit-elle, mais c’est la première fois qu’on vient me faire un sermon à domicile. Vous seriez certainement mieux pour cela à Stellamare.

— Stellamare ?

— C’est ma maison. J’habite les Hauts-Quartiers, pas loin du séminaire.

— Merci. Je voudrais que vous réfléchissiez un peu à ce que je viens de vous dire. Vous n’êtes peut-être qu’une dévote égarée dans la vente de livres, mais vous avez l’air d’être un peu plus éveillée que les autres personnes que j’ai rencontrées jusqu’ici dans la ville. A vrai dire, les autres dorment.

— Monsieur, dit-elle ravie, vous avez une jolie audace. Personne n’a jamais tenté encore de me parler sur ce ton.

— Ce n’est pas difficile de dire la vérité aux gens, quand elle éclate comme ici.

— Je n’aime pas la vérité, s’écria-t-elle sur un ton sincère et féroce, et il ne sert à rien de me la dire.

Troisième partie, Madame Chotard-Lagréou

Paula partie, Fernande surgit dans sa chambre.

— Excusez-moi d’être encore ici, lui dit-il. Il paraît que je devais être parti avant quatre heures.

Elle rougit, essaie des sourires, se passe les mains sur les joues, nerveusement.

— Je ne vous avais pas demandé d’inviter Paula, dit-elle. Vous devez pourtant savoir que je ne désire pas la rencontrer ici... tant que vous y êtes...

Didier la regarde. Un mot suffirait pour la convaincre de mensonge : elle avait lu la lettre. Mais la sérénité reçue de la courte visite de Paula constituait un trop grand bienfait pour que Didier n’en fît pas aussitôt bénéficier Fernande. Pourtant, il craignait un éclat. Ne pouvant désormais l’empêcher de partir, elle semblait décidée à le toucher, à l’atteindre d’une manière ou d’une autre. Il regarda désespérément, derrière la fenêtre, la vive lumière qui baignait le monde, le vent qui secouait les arbres, tout ce que Fernande pouvait contempler avec lui, chaque jour, et qu’elle ne voulait pas voir. Tout en tournant dans la chambre, elle s’était mise à parler d’une façon désordonnée, heurtée, commençant des phrases, passant d’une idée à l’autre, comme elle le faisait dans ses moments de grande excitation. A quoi voulait-elle en venir ? Il l’entendit soudain, avec surprise, lui déclarer que cette journée ne lui avait pas donné ce qu’elle avait attendu ; elle lui offrait, lui demandait presque de rester encore un jour.

Il la remercia posément, cherchant ses mots, s’efforçant d’adoucir son refus.

— J’ai dû prendre des dispositions, dit-il. Avouez que je ne puis refaire mes bagages tous les jours...

Le visage de Fernande se crispa tout à coup ; elle semblait lutter contre elle-même.

— J’oubliais... J’avais pris ceci pour vous le porter. Un papier trouvé sous la porte. J’aurais dû vous le porter ce matin. Je crois que c’est pour vous.

— Vous pouvez le garder, dit-il. J’ai vu Paula.

— Vous m’en voulez ?

Elle avait des larmes dans les yeux.

— Certainement pas, dit-il. Vous agissez sous l’empire d’un sentiment dont je ne connais pas le nom. Il y a longtemps que j’ai cessé de vous considérer comme responsable... C’est pourquoi je pars.

— Pourquoi me parlez-vous de la sorte ? dit-elle affolée, sentant que ce départ devenait irrévocable. Didier ! s’écria-t-elle toute tremblante. Vous ne m’avez jamais... Voulez-vous que je reste auprès de vous, que je vous aide ?

Il la regarda un long moment. Elle était d’une immobilité effrayante.

— Je préfère être seul, dit-il. Je penserai mieux.

— Didier, murmura-t-elle. Embrassez-moi... Vous ne m’avez jamais embrassée...

Elle était près de lui, avec ce corps sauvage, plein de violence ; ce visage un peu fruste mais dévoré par le regard. Il savait que rien n’était plus près de la haine que l’amour et qu’il devait s’attendre à tout de la part de Fernande ; mais ce qui l’étonnait toujours, c’était la rapidité insensée avec laquelle elle passait de la haine à l’amour et inversement.

Il rapprocha sa joue de la sienne ; Fernande tremblait de tout son corps.

— Où allez-vous ? demanda-t-elle aussitôt, avec sa brutalité habituelle/

Il hésita.

— Permettez-moi... dit-il. Je ne le sais pas encore.

— Je vois, vous ne voulez pas me le dire. Mais je le saurai si je le veux.

— Ne vous inquiétez pas de moi, dit-il. C’est un service que je vous demande.

— Oui, pour que vous puissiez faire le mal ! Vous croyez que je vais...

Il était malheureux.

— Je crois qu’il vaut mieux ne pas nous revoir, dit-il. Nous ne nous comprenons pas, vous et moi ; nous ne parlons pas la même langue.


Cre : 27 mai 2005 - Maj : 01 juin 2005

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