D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Marc Fumaroli, De Montaigne à Pascal

« Exercices de Lecture », NRF Ed. Gallimard, 2006

On peut rappeler en faveur de Montaigne que « Méthode » en grec signifie chemin, et que tous les chemins, même et surtout les plus ardus, ne sont pas nécessairement tracés en droite ligne, comme celui que se fixe le Descartes du Discours pour sortir au plus vite de la forêt obscure du doute. Bien loin d'être absents des Essais, le mot et l'idée de chemin y reviennent sans cesse. Ils sont liés à l'exercice de la promenade et du voyage, qui met en mouvement le corps avec l'esprit, même si l'itinéraire suivi n'est pas fixé d'avance, même s'il multiplie les détours et les digressions, même s'il conduit le promeneur ou le voyageur à prendre, en cours de route, plusieurs points de vue très différents sur la diversité du même paysage traversé. « Il avait bien senti, a écrit Pascal dans les Pensées, le défaut d'une droite méthode. »

On peut donc se demander si cette allure volontiers oblique, préférant affronter les sinuosités, les surprises, les accidents du réel, plutôt que de le transporter dans l'abstrait pour le mettre au carreau, ne mérite pas elle aussi le nom de « méthode ». Swift a logé la république philosophique des cartésiens sur l'île volante de Laputa, du haut de laquelle ses scientifiques, ses ingénieurs et ses techniciens, observant à la lunette les confuses réalités terrestres et leurs habitants, se donnent froidement les moyens de les retailler et de les planifier à leur idée. De cette république de cerveaux montés sur tige, Montaigne s'est d'avance exclu. Il n'avait pas plus de chance d'y être admis qu'Homère dans la République de Platon. Pascal lui-même a refusé de s'embarquer sur l'île de Laputa : il s'est lancé dans le monde et il a lu Montaigne. Au XVIIe siècle, un Pierre Charron, un Nicols Peiresc, un Pierre Gassendi, excellents esprits, pour ne rien dire de Shakespeare qui avait pu lire Montaigne dans la belle traduction de John Florio, ont tenu Montaigne pour un grand expert du monde sublunaire et de ses lunatiques passagers humains. Ils l'ont tenu pour maître d'une méthode du connaître parfaitement accordée à ces choses fuyantes, décevante et fortuites auxquelles la géométrie, la logique formelle et le langage mathématique n'entendent goutte. Cette méthode adaptée à ce qui ne marche pas droit ne cherche pas à se cacher dans les sinueux replis des Essais. Elle fait l'objet néanmoins de l'un d'entre eux.

Il est vrai que c'est l'un des derniers. Montaigne n'avait rien prémédité. Parti à l'aventure, il s'est aperçu qu'en définitive il n'avait point erré. Traduisons sans hésiter par « discours de la méthode » l'« Art de conférer » qui occupe l'essai VIII du livre II.


Cre : 15 oct 2006

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