D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Benedetto Croce, Histoire de l’Europe au XIXe siècle

Ed. Gallimard, trad. Henri Bedarida

V. Progrès du mouvement libéral. Premières difficultés avec la démocratie sociale (1830-1847)

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Rigoureuse et soupçonneuse, telle fut la vigilance à l’intérieur. Les livres qui avaient été censurés déjà furent soumis à une nouvelle censure, les cabinets de lecture expurgés et encore expurgés ; les chaires de droit public européen furent abolies dans les universités, l’enseignement philosophique réduit à la logique, à la psychologie et confié au professeur de théologie, l’enseignement classique presque supprimé. Sous cette tranquillité forcée, ce qui se préparait, c’était une génération de rebelles à l’extrême, parce que le manque de toute liberté, en empêchant la formation d’une culture qui fut discernement et critique, orientait les esprits soit vers les troubles rêveries d’origine mystique, soit vers le rationalisme abstrait et simpliste, soit vers les deux choses alternées ou mélangées. Le manque de liberté portait aussi à mal comprendre les explications universelles de la philosophie, à les confondre avec les programmes pratiques et donnait l’envie furieuse de les appliquer, pour reprendre un terme cher à cette génération. Il faut ajouter que si, au temps d’Alexandre Ier, les hommes qui allaient être les décembristes lisaient les œuvres de Benjamin Constant, de Destut de Tracy, de Bentham, ceux qui vivaient au milieu du siècle s’abreuvaient en cachette des doctrines de matérialistes, des sociologues et des utopistes français et allemands.

X. La politique internationale, l’activisme et la guerre mondiale (1871-1914).

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Par une convergence inattendue, ce qui, en même temps que les armements défensifs et offensifs des Etats, concourait à ce même effet, c’était le socialisme marxiste qui, dans son idéologie passée jusque dans les classes qu’il combattait, mettait au premier plan la lutte d’une classe contre l’autre, la grève générale, la prise de possession du pouvoir, le renversement violent de l’ordre social existant, la dictature du prolétariat, etc. La conséquence en était que, tout individualistes et dédaigneux du peuple qu’étaient ceux qui s’opposaient aux socialistes, ils tournaient, eux aussi, leur pensée vers des moyens analogues et qu’eux aussi, démagogues à leur tour, regardaient avec cupidité vers les « masses », c’est-à-dire non pas vers le peuple, mais vers l’amoncellement, aveugle, impulsif ou docile aux impulsions des foules, bête applaudissante ou hurlante que tout audacieux peut utiliser pour la réalisation de ses intentions. A l’exaltation de la violence apportaient leur contribution les théories des ethnologues et des pseudo-historiens sur les luttes des races et les artificieuses consciences politiques que l’on tâchait de former sur ces théories, consciences de races germaniques et latines, slaves et scandinaves, ou ibériques ou helléniques, non seulement comme faits réels, mais encore comme valeurs naturelles à affirmer l’une contre les autres et avec la soumission ou l’extermination des autres.

La guerre, le sang, les carnages, les duretés, les cruautés n’étaient plus un objet de répugnance, d’opprobre et de malédiction, mais comme des choses nécessaires et des fins à atteindre ; ils se faisaient acceptables et désirables, revêtaient une certaine attraction poétique, allaient jusqu’à donner quelques frissons de religieux mystère, en sorte que l’on parlait de la beauté qu’il y a dans la guerre et dans le sang, de l’héroïque ivresse que seule cette voie permet à l’homme de goûter et de célébrer. Cet idéal, on peut le désigner du mot, qui a été prononcé çà et là, d’« activisme », terme général qui rassemble toutes les formes particulières de cet idéal et qui, partant, semble le plus propre.

Bien qu’il ait été appelé « impérialisme », il faut remarquer que ce nom, né en Angleterre aux environs de 1890, ne désignait par lui-même qu’une meilleure direction, plus forte et plus cohérente, à donner à la politique coloniale anglaise, et que seul l’activisme lui a imprimé plus tard un autre caractère. Et bien qu’il ait été appelé aussi, et plus communément « nationalisme », il faut rappeler que ce second nom naquit en France au temps de l’antidreyfusisme et qu’il avait un contenu antisémite et en même temps réactionnaire ou monarchiste absolu, mais que l’idée nationale en elle-même et dans la forme classique qu’elle reçut de Mazzini était humanitaire et cosmopolite, et donc le contraite du nationalisme qui devint activisme et parcourut la parabole autrefois présagée par Grillparzer dans la formule : « L’humanité, à travers la nationalité, se convertit en bestialité. »


Cre : 17 oct 2011

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