D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Jacques Chessex, L'Eternel sentit une odeur agréable

Ed. Grasset

XXIX

Le lendemain j'ai besoin d'air, je gagne les hauteurs du Revermont où nous rôdions avec Roger, pentes déjà froides dans l'automne, forêts cuivrées, chemins durs où le vent des crêtes lave le corps et la tête. La résine des bois proches ajoute son goût âpre et libre, le calcaire son relent de foyer prêt à se rallumer à l'abrupt. Quand j'arrive à l'un des sommets de la chaîne, un milan tournoie au-dessus de moi. Un messager des Vailland ? L'oiseau ne s'en va pas, ne fuit pas, nettoyé, essoré de la honte du sol, je peux croire qu'il m'a repéré, qu'il va transmettre son message... Cri aigu, plusieurs fois, sifflement dans le bleu froid du ciel. Déchirure sans trace dans l'azur d'octobre. Un long moment suspendu. Puis l'oiseau plane, se glisse, siffle encore, se moque très haut dans l'air glacé, si loin de l'odeur frugale des pentes !

[...]

Que je me tienne à carreau ? Et à la disposition du juge ? Cela va de soi. C'est dans l'ordre. De toute façon l'odeur du cabinet de ce juge est désolante de platitude : relent terne, moisissure, haleine à salive fade. D'ailleurs tout le bâtiment de police sent le moisi, l'habitude, la lâcheté réjouie. Ce n'est pas de ce côté que me viendra le danger. Assistons paisiblement à la pourriture des corps, regardons se défaire la ville, se putréfier la viande des Vuillamy dans les plats veinés de sang déjà vert, s'effondrer les chairs de la patronne et de sa fille, se creuser celle des belles clientes sous l'assaut des bienvenus ulcères. Assistons, mon âme, à la ruine des splendeurs corporelles. Que périssent l'abondance et la vanité. Que les trop beaux corps fondent dans la glu du vide, que les belles poitrines s'affaissent et pendent comme des saucisses tavelées à la devanture de certaine boucherie, que les ventres arrogants s'excavent et les autres ventres enflent. Que les sexes pleins d'exquises senteurs secrètes béent comme des fosses irrespirables. Que le suc des sexes et des cuisses s'échappe comme flux de pourriture à la morgue.


Cre : 01 juin 2005

A propos de ces pages / about these pages : http://www.dg77.net/about.htm
Gen : 29/12/2016-09:44:40,54