D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Casanova, Mémoires

Ed. Arléa

CH. CXXXVI

Peut-on sommer un honnête homme de part de l’honneur de révéler un secret que l’honneur même lui défend de révéler ? Dieu sait ce que j’ai souffert à cette cruelle séparation. Toutes les séparations sont désespérantes, et la dernière semble toujours plus forte que toutes les précédentes. Je serais mort cent fois si Dieu ne m’avait donné une bonne âme, facile à prendre un parti et à se calmer en peu de jours. On a tort d’appeler cela oublier. Oublier vient de faiblesse ; se calmer en substituant vient d’une force qu’on peut mettre dans le rang des vertus. Guillelmine, d’ailleurs, fut heureuse. Elle devint, quatre ans après, femme d’un peintre qui se distingue encore aujourd’hui. Ce fut Clément qui me donna de ses nouvelles toutes les fois qu’en étant curieux, je lui écrivais. Il devint riche et retourna à Rome sept ou huit ans après, s’associant avec un marchand de blés qui épousa Jacomine ; mais ce mariage ne fut pas heureux. Elle resta veuve à l’âge de vingt ans, et elle partit de Rome avec un comte Palermitain qui l’épousa après la mort de sa femme.

[...]

– Je croyais, lui dis-je, de vous trouver enfoncé dans l’étude.

Il me répond :

– Oportet studuisse. [Il est utile d’avoir étudié.]

– Je l’ai laissé l’assurant de me trouver tantôt à son combat où je me faisais une fête d’entendre argumenter le fameux Mamachi. Ah ! que j’ai souffert ! Le récipiendaire était non pas sur un tabouret, mais sur la sellette comme un coupable. Il devait réassumer les arguments in forma de ses quatre bourreaux, dont le plaisir était de faire leurs syllogismes des majeures qui ne finissaient jamais. Je trouvais qu’ils avaient tous tort, car ils étaient tous absurdes ; mais je les félicitais de ce qu’il ne m’était pas permis de parler. Sans être théologien, je me flattais que je les aurais écrasés tous avec le bon sens ; mais je me trompais : le bon sens est étranger à toute la théologie, et principalement à la spéculative ; et Stratico me le prouva théologiquement le même jour dans une maison où il me mena souper avec lui.

CH. CXXXIX

Je me déterminai à la prier de venir, mais la gorge voilée, et sans plus parler de rien qui eût rapport à l’amour.

« Volontiers ; mais, ajouta la friponne en riant, je ne serai pas la première à rompre les conditions. »

Je ne voulus pas les rompre non plus ; car trois jours après, étant las de souffrir, je dis au consul que je partirais à la première occasion ; et ma résolution était d’autant plus sincère que, croyant connaître Lia, sa gaieté me faisait perdre mon appétit. Je me voyais ainsi privé de mon second bonheur sans avoir la perspective de m’assurer la jouissance du premier.

Ma déclaration au consul me liant en quelque sorte, je m’étais couché assez tranquille. Cependant, contre ma coutume, vers les deux heures après minuit, j’eus besoin d’aller faire un sacrifice à la nymphe Cloacine, je sortis sans lumière, les êtres de la maison m’étant familiers.

Le temple était au rez-de-chaussée.

Etant descendu en pantoufles très légères et ne voulant déranger personne, je ne fis pas le moindre bruit.

En remontant, je vis sur le premier palier et au travers d’une légère fente, de la lumière dans une petite chambre que je savais inoccupée. Je m’en approchai, sans songer aucunement que Lia pût y être à cette heure. Mais qu’on juge de ma surprise quand, mon œil plongeant sur un lit, j’aperçus Lia toute nue, en compagnie [...]

CH. CXLI

Une belle négresse, qui servait la plus jolie de mes actrices et pour laquelle j’avais la plus grande des attentions, me dit un jour quelque chose difficile [sic] à oublier.

« Je ne comprends pas, me dit-elle, comment vous pouvez être si amoureux de ma maîtresse, elle qui est blanche comme le diable.

– Et n’avez-vous jamais aimé un blanc ? lui dis-je.

– Si, me répliqua la morone, mais c’était parce que je n’avais pas de nègre auquel j’aurais certainement donné la préférence. »

A quelque temps de là, cette négresse se donna à moi, car elle m’avait rendu curieux ; et à cette occasion je connus la fausseté de la sentence Sublata lucerna nullum discrimen inter feminas ; car, même sublata lucerna, un homme doit reconnaître si la femme est noire ou blanche.


Cre : 12 jan 2009 - Maj : 31 jan 2009

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