Le web de Dominique Guebey – Les belles lettres

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Nicolas Bouvier, Du coin de l’œil – Écrits sur la photographie.

Un voyageur qui écrit et non un écrivain qui voyage [1]

Pour moi, l’écriture, c’est avant tout une façon de rendre compte de l’extraordinaire richesse que la réalité du voyage vous propose, réalité humaine, géographique. Le voyage favorise également l’introspection. Grâce à cette vie errante, on sent les changements qui s’opèrent en soi-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. Écrire au sujet d’un voyage, c’est une façon de payer une dette. C’est une opération très exigeante de bonne foi et de précision.

Je réfléchis seulement quand j’écris, c’est ma méthode de pensée. L’écriture étant une occasion de réflexion totale, c’est un exercice périlleux. En écrivant, on se trouve confronté, d’une part avec la magnificence, la misère, le côté profondément comique et sarcastique de la réalité que l’on veut décrire et, d’autre part, avec l’insuffisance de ses propres instruments, l’immense océan de sa propre niaiserie, de sa propre indigence mentale. C’est donc une confrontation extrêmement humiliante, extrêmement ardue, qui fait de l’écriture un exercice que je redoute parfois, et devant lequel je jette l’éponge, je baisse les bras, je trouve des prétextes pour m’occuper ailleurs.

La caméra sert à interroger le monde, à en reconstituer la synthèse [2]

Depuis vingt ans qu’il photographie Jean Mohr ne s’est jamais préoccupé de faire du Jean Mohr, étant uniquement soucieux de rendre justice à cet autrui ou cet ailleurs qu’il avait dans son objectif. Aucun truc, aucune complaisance, ni clins d’œil ni grimace. Jamais il ne s’interpose entre nous et ses sujets, il s’efface au contraire pour mieux les faire apparaître. […] Seuls ceux qui respectent absolument la nature des choses peuvent ensuite, avec quelque profit, s’interroger sur les rapports qui s’établissent entre elles. La caméra sert donc à interroger le monde, à en reconstituer la synthèse, plutôt qu’à s’enfermer dans le carcan d’un style ou d’une école, entreprise stérile et réductrice dans laquelle il entre souvent une part de vanité.

Est-ce à dire que le photographe est absent de ses propres photos ? Bien au contraire, un œil attentif perçoit sans peine la parenté qui relie ces images, mais cette parenté se manifeste essentiellement dans le choix des sujets ou des instants, et accessoirement dans la manière. Comme dans les bonnes calligraphies chinoise, la « signature de l’artiste » apparaît malgré lui, dans la mesure où il a su s’oublier.

Carnets noirs [3]

Les photos d’Alan Humerose sont pour moi « littéraires ». Au meilleur sens du terme. Je veux dire que ses « carnets » – variations sur des thèmes insolites ou quotidiens – me font penser à des nouvelles, à Mansfield ou à Buzzati. Chacun d’eux pose une question, propose une énigme et fournit les éléments d’une réponse, l’ébauche d’une solution. On est intrigué, on voudrait en savoir plus.

[…] Les photo, même celles qui sont délibérément neutres, sont animées par une sorte de combustion latente ou déclarée. Elles suggèrent que les êtres ou les objets saisis ne seront jamais plus tout à fait les mêmes : une intervention a eu lieu qu’on n’aura pas le pouvoir d’annuler.

Photographies de Gustave Roud [4]

[…] Je me trouve donc aujourd’hui comme un homme qui a acheté un album aux puces et s’interroge en regardant, ou comme un policier chargé d’une affaire et qui ne connaîtrait qu’une seule lettre de l’immense correspondance du coupable.

Cette lettre, c'est le Petit traité de la marche en plaine.

J’ai parcouru ce joyau comme un flic cherchant les empreintes digitales du photographe. Dans une première lecture, j’ai oublié mon enquête, saisi par la tristesse qui monte de ce texte magnifique. Et dans l’oubli de mon mandat, plusieurs choses ont frappé le marcheur que j’ai été longtemps ; car si je n’ai pas comme Roud marché dans le canton de Vaud, j’ai fait à pied au Japon les trois routes traditionnelles, la Tokaido qui relie Tokyo à Kyoto, le Nakasendo qui prend les montagnes du centre, et le Oku no Hosomichi qui est la route du moine poète Basho.

[…]

[…] je n’ai pas été étonné non plus par la justesse des remarques sur l’exercice de la marche, car tous les marcheurs arrivent à peu près aux mêmes conclusions : ce rythme qui libère, qui met un peu d’ordre dans le noir dans l’esprit. Il y a une page superbe qui est un éloge de l’épuisement par la marche, l’épuisement qui vous jette pantelant de fatigue contre un talus, – il s’agit là d’ une marche militaire, c’est pendant une période de service. Éloge de l’épuisement et de la connaissance par l’épuisement, une connaissance qui est de caractère initiatique. Et c’est très vrai dans le voyage, et dans le voyage à pied en particulier : dans l’extrême fatigue on finit par baisser sa garde comme un boxeur. On reçoit des coups, mais aussi des cadeaux, et le monde entre par les pieds blessés et vous envahit. On existe plus en disparaissant, donc dans la marche il y a aussi quelque chose que j’ai ressenti comme un apprentissage de la mort.


Notes