D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Juan Benet, Tu reviendras à Région

Ed. de Minuit, trad. Claude Murcia

II

[...]

La conscience et la réalité s’entendent fort bien ; mais si elles ne se tournent pas le dos, elles ne s’identifient pas non plus l’une à l’autre, même lorsque l’une et l’autre ne sont que des habitudes. Il est bien rare qu’un événement inhabituel parvienne à impressionner la conscience de l’adulte, sans doute parce que son entendement l’a recouverte d’une pellicule protectrice, formée d’images acquises, qui non seulement lubrifie le frottement quotidien avec la réalité mais permet de le mesurer à un échantillonnage familer d’émotions. Parfois cependant quelque chose traverse cette gélatine délicate que la mémoire étend partout — sans toutefois connaître ni nommer — pour surgir dans toute sa dureté et blesser une conscience sans défense, sensible et craintive, qui ne pourra secréter qu’à travers la blessure la nouvelle humeur qui la protégera ; elle se convertit alors en habitude réflexe, en connaissance fictive, en dissimulation, puisque, en fait, la peur, la pitié et l’amour ne sont pas du ressort de l’entendement. Il existe un mot pour chacun de ces instants que la mémoire ne se rappelle jamais, bien que le jugement les reconnaisse ; ils ne se transmettent pas, parce que quelque chose — l’habitude, l’instinct peut-être — se chargera de les réduire au silence et de les reléguer dans un temps de fiction. C’est seulement quand se produit cet instant qu’une autre mémoire — sans complaisance et d’une certaine façon involontaire, qui se nourrit de la peur et tire ses ressources d’un instinct opposé à celui de la survie, et d’une volonté contraire à la soif de domination — s’éveille et découvre un temps que les horloges et les calendriers ne comptent pas, comme si sa densité propre conjurait en son sein le mouvement des pendules et des engrenages, un temps sans heures ni années, sans passé ni futur, sans nom parce que la mémoire s’est forcée à ne pas le légitimer ; il ne dispose que d’un hier cicatrisé dont l’insensibilité même permet de mesurer la profondeur de la blessure.

III

[...]

On dit aussi qu’il existe dans cet endroit — mais le voyageur ne parviendra jamais à le savoir avec certitude — une expèce dégénérée d’oiseaux rapaces, au plumage obscur et aux ailes courtes et collantes — une sorte de corbeau de basse-cour, à l’abdomen hypertrophié, d’une maladresse étrange et dépourvu de toute intelligence —, qui semble avoir perdu le droit de se perpétuer et qui, dans sa phase d’extinction, ne réussit à se nourrir que d’insectes nocturnes, lors des nuits claires, grâce au stratagème de la lumière qu’il réfléchit dans son palais. Ils ressemblent, d’une certaine façon, à ces hommes et femmes flamboyants qui, par hasard — et sans aucune tradition préalable —, avaient coutume de se réunir pendant l’été dans une grande bâtisse des rives hautes du Torce, qu’ils transformèrent, en l’absence de toute source thermale, en station balnéaire, pour pouvoir jouer toute la nuit, dans la première décennie du siècle. Au cours de ces années, la licence dans les mœurs de la haute bourgeoisie entraîna une telle augmentation des maladies honteuses — ainsi qu’on commença de les appeler — que dans presque toutes les rivières on découvrit des sources aux pouvoirs curatifs... Je crois qu’à cette époque » (devait ajouter le docteur, et, s’il ne l’ajouta pas, il aurait pu le faire) « on inventa aussi l’été. Je ne sais pas grand-chose en histoire, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’une grande quantité de choses que nous considérons aujourd’hui comme naturelles et qui, à première vue, ont toujours existé, sont en réalité les conséquences de la machine à vapeur : l’été, la nuit de noce et, dans une large mesure, l’horreur. Ou tout au moins elles acquirent alors une importance nouvelle et une intention sociale indiscutable. Mon père fut le prototype de l’individu né en milieu rustique, entraîné par son époque vers un autre milieu fort différent et qu’en fait il ne réussit jamais à comprendre. Il fut télégraphiste, mais pendant presque toute sa jeunesse il n’avait connu d’autre système de communication à distance que les signaux de feu. Imaginez un peu, après cela, que le télégraphe ait des fils ou non, quelle importance ? La chose importante et incompréhensible, ce fut, tout au début, la roue maudite qui tournait à une vitesse infernale et qui perforait dans le papier ce qui passait par la tête de n’importe quel fou à l’autre bout de la péninsule ou dans l’au-delà. Et, pour une personne comme mon père, non seulement cela n’augmenta pas sa confiance dans son pays et dans ses contemporains, mais cela lui ôta le peu qui lui en restait. Cette civilisation démoniaque — exactement : inutile et imposée, puisque non choisie — devait, pour être séduisante, offrir une contrepartie et inventa donc l’été, les voyages de loisir, l’émancipation de la femme et des tas d’autres choses qui ne tentaient pas le moins du monde qui que ce fût d’un peu malin. Et, pour jouir de tout cela, on inventa aussi Région. Ils comprirent vite que, comme il s’agissait d’une civilisation dont le plus grand titre de gloire consistait à se distinguer de toutes les précédentes, beaucoup de choses qui avaient existé auparavant — telles que l’adultère, la vertu, la fraude, l’amour du prochain — devaient s’adapter aux nouvelles circonstances et se revêtir de l’habit adéquat. Entre autres choses, et non des moindres, la peur. On comprend sans mal que, comme la peur se réfère toujours à quelque chose, elle change beaucoup avec les goûts et les modes. Ces machines et ces mœurs en finirent avec de nombreuses peurs d’un genre mineur — et presque familier — qui représentaient pour l’homme un soulagement, comme il fut démontré plus tard, car alors surgit la peur de soi-même et surtout de ses semblables. Et pourtant je crois qu’ils ne se rendirent jamais complètement compte du piège dans lequel ils étaient tombés ; ce fut un moment difficile, le pays vivait en paix, le banditisme, les factions politiques étaient passés à l’histoire, quelques cas isolés de suicide ou de folie ne suffisaient plus à dissiper la joie de cette cohabitation inconsciente. Quand j’atteignis l’âge de raison, beaucoup d’hommes conservaient une barbe hirsute, couleur de fumée ; ils paraissaient tranquilles, décents, assez cultivés et honnêtes. Et je crois qu’ils jouissaient aussi d’une santé plus courte mais plus complète ; c’est-à-dire qu’ils avaient une si bonne santé qu’ils mouraient très jeunes. Ce fut une génération remarquable, qui disparut — “spurlos versenkt” — en moins de quarante-cinq ans et dont aujourd’hui personne ne se souvient. Ils avaient gardé l’habitude de se rendre dans la garrigue presque toutes les semaines, stimulés par la peur de la ville, armés d’un gourdin et d’un couteau, ne s’étant jamais décidés à accepter le fusil de chasse que leur offrait “Le XXe siècle”, ce magasin pédant bourré de marchandises, de quincaillerie et de moulins à café ménagers qui s’était ouvert dans chaque village. Ils se cachaient entre les buissons, s’appelaient en imitant le champ du hibou ou du faisan et, de loin en loin, ouvraient la tête d’un renard ou d’un coiffeur, d’un seul coup de gourdin. Ils avaient coutume de posséder leur femme le samedi après-midi — avant la promenade — et le dimanche matin ils se baignaient dans une bassine d’eau tiède et changeaient leur blouse de futaine pour un curieux plastron tuyauté dont les plis et les boutonnières laissaient apparître, comme des vestiges d’un autre âge, des poils bruns et frisés. Ils allaient à la messe, à la promenade et aux réunions toujours au bras de leur femme : ils étaient beaucoup plus domestiqués que civilisés ; en réalité, on voyait que ces coutumes et cette vie citadine leur convenait et leur seyait aussi bien que l’habit de garçon de café dont on revêt un singe lors d’un entracte de cirque. Ce n’était pas seulement du manque de confiance qu’on distinguait dans le clignement de leurs yeux, c’était de la peur, un peu de fureur aussi, un étrange fluide qui sous chaque plastron amidonné vibrait et luttait pour s’en échapper, semblable au bourdonnement interne que l’on perçoit dans les poteaux de conduction électrique bien avant qu’apparaissent à l’horizon les premiers symptômes de l’orage.


Juan Benet, Les lances rouillées

Herrumbrosas lanzas. Ed. Passage du Nord-Ouest, trad. Claude Murcia.

Septième livre

[...] Et il paraît que lorsque la bande, sous une lumière déjà déclinante, abandonna l’opération, résonnèrent encore dans le maquis une demi-douzaine de coups de feu par lesquels Juan scella le sort de trois d’entre eux qui devaient servir de pâture à ces vautours nains et phosphorescents qui, au dire des bergers, sont devenus des animaux si sybarites et si ennemis du genre humain qu’ils peuvent se passer du banquet offert par un veau ou un chamois tombé dans le vide pourvu qu’ils picorent dans la poitrine, le ventre ou le crâne d’un chasseur — comme il est de règle à Mantua — peu chanceux.


Cre : 17 avr 2011 - Maj : 05 avr 2014

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