D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Leopoldo Alas « Clarin », La régente

Ed. Fayard – traduction Yvan Lissorgues et al.

Chapitre un

L’héroïque cité faisait la sieste. Chaud et paresseux, le vent du sud poussait de pâles nuages qui se déchiraient dans leur course vers le nord. Dans les rues, point d’autre bruit que la rumeur stridente des tourbillons de poussière, de chiffons, de brins de paille et de papiers qui allaient de caniveau en caniveau, de trottoir en trottoir, d’un coin de rue à l’autre, voltigeant et se poursuivant comme des papillons qui se cherchent et se fuient et que l’air enveloppe dans ses plis invisibles. Tels des bandes de gosses, ces débris d’ordures, ces restes de n’importe-quoi s’amassaient, s’arrêtaient un moment, comme endormis, et, réveillés en sursaut, bondissaient à nouveau et se dispersaient, les uns grimpant le long des murs jusqu’aux carreaux branlants des réverbères, d’autres jusqu’aux affiches de papier mal collé au coin des rues et telle plume atteignait même un troisième étage, et tel grain de sable s’incrustait pour des jours, voire pour des années, dans la vitrine d’une devanture, accroché à un plomb.


Peter Handke, Essais sur le juke-box

Ed. Gallimard – traduction Georges-Arthur Goldschmitt.

Le matin du jour suivant. La table contre la fenêtre de l’hôtel. Des sacs de plastique poussés par le vent passent sur l’étendue de gravats, pris ça et là par les chardons. A l’horizon un mont rocheux en forme de tremplin, sur la piste d’accès, un nuage de pluie en forme de champignon. Les yeux sont clos. Un bout de papier est mis dans la rainure de fenêtre à travers laquelle le vent souffle le plus. Yeux clos une nouvelle fois. Enlèvement du tiroir dont la poignée claque dès qu’on se met à écrire. Yeux clos pour la troisième fois. Hurlements plaintifs. Ouverture de la fenêtre. Un petit chien noir, juste en dessous, attaché au soubassement de la maison, trempé comme ne peut être trempé qu’un chien. Ses plaintes, interrompues par intermittence, et son haleine qui envoie des bouffées visibles, jusque dans la steppe. Aullar, c’est le mot espagnol pour hurler. Yeux clos pour la quatrième fois.


Charles Dickens, L’ami commun

Ed. Gallimard NRF – trad. Lucien Carrive et Sylvère Monod.

Livre I

Ch. XII – La sueur du front d’un honnête homme

[...]

Ce n’était pas encore l’été, mais le printemps ; et ce n’était pas le tendre printemps d’une douceur éthérée, comme dans Les Saisons, de Johnson, de Jackson, de Dickson, de Smith et de Jones. Le vent âpre coupait comme une scie plutôt qu’il ne soufflait ; et tandis qu’il sciait, la sciure volait dans la fosse des scieurs. Chaque rue était une fosse de scieurs, et il n’y avait pas de scieur de dessus ; chaque passant était un scieur de dessous, aveuglé et suffoqué par la sciure.

Cette mystérieuse monnaie de papier qui circule dans Londres quand le vent souffle tournoyait ici et là et partout. D’où peut-elle venir, où peut-elle aller ? Elle s’accroche à chaque buisson, palpite dans chaque arbre, est attrapée au vol par les fils électriques, fréquente tous les enclos, boit à toutes les pompes, se tapit contre toutes les claires-voies, frissonne sur tous les carrés d’herbe, cherche en vain le repos derrière les innombrables grilles de fer. A Paris, où on ne gaspille rien, toute dispendieuse et luxueuse que soit cette grande ville, où d’extraordinaires fourmis humaines sortent de leur trou et récoltent tous les déchets, cela n’existe pas. Là le vent ne remue que de la poussière. Là des yeux aigus, et des estomacs aigus moissonnent même le vent d’est et en tirent quelque chose.


Cre : 20 mai 2002 - Maj : 06 juin 2011

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