D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Alexandre Zinoviev, Les Hauteurs béantes

Ed. L’age d’Homme, traduit du Russe par Wladimir Berelowitch

I - La Ballade des ratés

Entretien sur les mystères de l’histoire

[...] Ta conception est trop pessimiste, dit l’Intellectuel. Il y a tout de même bien des points de repère qui sont stables et solides. Il y a des points de repère, dit le Déviationniste, mais ils sont très fragiles. Et puis ils apportent le bien à l’humanité et des souffrances à l’homme. Si tu en appelles à la morale, dit l’Intellectuel, tu devrais savoir qu’elle est elle même relative et changeante. Non, dit le Déviationniste, ce que tu appelles morale n’est pas la morale. C’est de la propagande, du prosélytisme, du prêchi-prêcha. Bref, quelque chose de tout à fait officiel. La vraie morale n’est jamais officielle. Elle est toujours unique. Soit elle existe, soit elle n’existe pas. Elle n’a aucune base, sinon la décision d’individus particuliers, à savoir une conduite morale. Son contenu est banal, mais son application incroyablement difficile. Ne fais pas de délation, sois fidèle à ta parole, viens au secours des plus faibles, lutte pour la justice, ne te jette pas le premier sur le pain, ne te décharge pas sur les autres de ce que tu peux faire toi-même, fais en sorte qu’aucune de tes actions ne soit cachée aux yeux des autres, etc. Quoi de plus simple ? Mais as-tu rencontré beaucoup de personnes qui agissent ainsi ? On peut admettre la possibilité d’une situation, où toute la société se maintient à un certain niveau seulement grâce à la présence d’une seule personne morale. Mais si elle aussi disparaît, seul le hasard pourra en faire venir un nouveau. C’est donc très aléatoire. Ce n’est pas très consolant, ce que tu dis, dit l’Intellectuel. Il ne reste aucune place à l’espoir. Nous sommes des hommes, dit le Déviationniste et nous n’avons que faire de l’espoir. En outre, si tu as tellement besoin d’espérer, cela n’est pas du tout incompatible avec la conscience d’être dans une situation sans issue ou même d’être condamné. J’ai connu un homme qui disait que l’humanité devrait lui être reconnaissante de tout le mal qu’il aurait pu faire, mais qu’il ne faisait pas. Bien sûr, c’est un point de vue, mais un point de vue passif. Le point de vue actif, dit le Déviationniste, ne vaut guère mieux. Tous les crimes les plus abjects de l’histoire ont été commis au nom du bien. Où est l’issue alors, demanda l’Intellectuel. Dans le vécé, dit le Déviationniste. Il n’y a pas d’issue, car il n’y en a pas besoin. C’est un problème artificiellement inventé. Il n’y a pas d’issue, car qui sortirait ? Pour aller où ? Et pour quoi faire ? Il faut voir les choses d’un autre point de vue. Mais lequel, je ne sais pas. [...]


Cre : 13 mai 2006

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