D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Marguerite Yourcenar, L’Œuvre au Noir

Ed. Gallimard

Première partie : la Vie errante

La carrière d’Henri-Maximilien

Il s’était souvent demandé quels seraient le mode et les circonstances de sa mort : un coup d’arquebuse qui le laisserait brisé, sanglant, noblement porté sur le pompeux débris des lances espagnoles, regretté par les princes et pleuré par ses frères d’armes, enterré enfin sous une éloquente inscription latine au pied d’un mur d’église ; un coup d’épée au cours d’un duel en l’honneur d’une dame ; un couteau dans une rue sombre ; ou encore, passé soixante ans, l’apoplexie dans quelque château où il aurait trouvé une place d’écuyer pour finir ses jours. Jadis, pris de malaria, et grelottant sur le grabas d’une auberge de Rome, à deux pas du Panthéon, il s’était consolé d’avoir à crever dans ce pays de fièvres, en songeant qu’après tout les morts y sont en meilleure compagnie qu’ailleurs ; ces retombées de voûtes aperçues par sa lucarne, il les avait peuplées d’aigles, de faisceaux renversés, de vétérans en larmes, de torches éclairant les funérailles d’un empereur qui n’était pas lui-même, mais une sorte de grand homme éternel auquel il participait. A travers les volées de cloches de la fièvre tierce, il avait cru entendre les fifres déchirants et les sonores trompettes annonçant au monde le trépas du prince ; il avait ressenti dans son propre corps le feu qui dévore le héros et l’emporte au ciel. Ces morts, ces obsèques imaginaires furent sa vraie mort, son enterrement véritable. Il succomba au cours d’une expédition fourragère durant laquelle ses cavaliers s’efforcèrent d’emporter à deux pas des remparts une grange mal gardée ; le cheval d’Henri-Maximilien s’ébrouait gaiement sur le sol tapissé d’herbe sèche ; l’air frais de février était plaisant sur les pentes ensoleillées de la colline, après les rues venteuses et obscures de Sienne. Une attaque imprévue des Impériaux débanda la troupe qui fit demi-tour vers les murs ; Henri-Maximilien poursuivit ses hommes en hurlant des jurons. Une balle l’atteignit à l’épaule ; il tomba la tête contre une pierre. Il eut le temps de sentir la secousse, mais non la mort. Sa monture délestée caracola dans les champs, où un Espagnol la captura pour la mener ensuite à petits pas vers le camp de César. Deux ou trois reîtres se partagèrent les armes et les hardes du défunt. Il avait dans la poche de sa casaque le manuscrit de son Blason du Corps Féminin dont il attendait un peu de gloire, ou du moins quelque succès auprès des belles, finit au creux du fossé, enseveli avec lui sous quelques pelletés de terre. Une devise qu’il avait gravée tant bien que mal en l’honneur de la Signora Piccolomini resta longtemps visible sur la margelle de Fontebranda.

Deuxième partie : la Vie immobile

L’abîme

Il réglait de son mieux les mouvements compliqués de son cerveau à l’œuvre, mais comme un ouvrier touche précautionneusement les rouages d’une machine qu’il n’a pas montée et dont il ne saurait réparer les avaries : Colas Gheel était plus au fait de ses métiers à tisser que lui sous son crâne des délicates bougées de sa machine à peser les choses. Son pouls, dont il avait si assidûment étudié les battements, ignorait tout des ordres émanant de sa faculté pensante, mais s’agitait sous l’effet de craintes ou de douleurs auxquelles son intellect ne s’abaissait pas. L’engin du sexe obéissait à sa masturbation, mais ce geste délibérément accompli le jetait pour un moment dans un état que son vouloir ne contrôlait plus. De même, une ou deux fois dans sa vie, avait jailli scandaleusement et malgré soi la source des larmes. Plus alchimistes qu’il ne l’avait jamais été lui-même, ses boyaux opéraient la transmutation de cadavres de bêtes ou de plantes en matière vivante, séparant sans son aide l’inutile de l’utile. Ignis inferioris Naturae : ces spirales de boue brune savamment lovées, fumant encore des cuissons qu’elles avaient subies dans leur moule, ce pot d’argile plein d’un fluide ammoniaqué et nitré étaient la preuve visible et puante du travail parachevé dans des officines où nous n’intervenons pas. Il semblait à Zénon, que le dégoût des raffinés et le rire sale des ignares étaient moins dus à ce que ces objets offusquent nos sens, qu’à notre horreur devant l’inéluctable et secrète routine du corps. Descendu plus avant dans cette opaque nuit intérieure, il portait son attention sur la stable armature des os cachés sous la chair, qui dureraient plus que lui, et seraient dans quelques siècles les seuls témoins attestant qu’il avait vécu. Il se résorbait à l’intérieur de leur matière minérale réfractaire à ses passions ou à ses émotions d’homme. Ramenant ensuite sur lui comme un rideau sa chair provisoire, il se considérait étendu tout d’une pièce sur le drap grossier du lit, tantôt dilatant volontairement l’image qu’il se faisait de cette île de vie qui était son domaine, ce continent mal exploré dont ses pieds représentaient l’antipode, tantôt au contraire se réduisant à n’être qu’un point dans l’immense Tout. Usant des recettes de Darazi, il essayait de faire glisser sa conscience du cerveau à d’autres régions de son corps, à peu près comme on déplace dans une province éloignée la capitale d’un royaume. Il tentait çà et là de projeter quelques lueurs dans ces galeries noires.


Cre : 23 juil 2012

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