D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Virginia Woolf, La chambre de Jacob

Ed. Gallimard/NRF, trad. Adolphe Haberer

Chap. II

« Négociant de la ville de Scarborough », disait la pierre tombale ; mais pourquoi Betty Flanders avait choisi de l’appeler ainsi alors que, comme beaucoup s’en souvenaient encore, il n’était resté assis derrière un guichet que pendant trois mois et qu’auparavant il avait dressé des chevaux, chassé à courre, cultivé quelques champs et fait un peu les quatre cents coups — que voulez-vous, il fallait bien l’appeler quelque chose. Un exemple pour les garçons.

Avait-il, alors, été rien du tout ? Question sans réponse, car même si ce n’était pas l’habitude de l’homme des pompes funèbres de fermer les yeux, la lumière a si vite fait de les quitter. D’abord partie d’elle-même ; à présent un parmi les autres, il s’était fondu dans l’herbe, le flanc de la colline, les mille pierres blanches, certaines penchées, d’autres verticales, les couronnes délabrées, les croix de tôle verte, les étroites allées jaunes et les lilas qui ployaient en avril, dégageant une odeur semblable à celle d’une chambre de malade, par-dessus le mur du cimetière. Seabrook était maintenant tout cela ; et lorsque, tenant sa jupe relevée, occupée à nourrir les poules, elle entendait la cloche sonner pour l’office ou un enterrement, c’était la voix de Seabrook — la voix des morts.

Chap. III

Rhoda avait hérité de son père ses yeux gris et froids. Gris et froids, tels étaient les yeux de George Plumer, mais il y avait en eux une lumière abstraite. Il pouvait parler de la Perse et des vents alizés, de la réforme électorale et du cycle des moissons. Il y avait sur ses étagères des livres de Wells et de Shaw ; sur la table des hebdomadaires sérieux à six pence écrits par des hommes blafards chaussés de bottines boueuses — produit hebdomadaire du crissement et du grincement de cervelles mises à tremper dans l’eau froide et bien essorées — de tristes journaux.

Chap. XII

Cette humeur sombre, cet abandon aux eaux obscures qui nous ballottent de-ci de-là, est une invention moderne. Peut-être est-ce, comme disait Cruttendon, que nous ne sommes pas assez croyants. Nos pères en tout cas avaient quelque choses à démolir. Il en va de même pour nous en réalité, se dit Jacob, froissant le Daily Mail dans sa main — mais à quoi servent les beaux discours et le Parlement, une fois que l’on a cédé d’un pouce aux eaux noires ? En fait on n’a jamais donné d’explication au flux et au reflux dans nos veines — au bonheur et au malheur.


Cre : 17 dec 2012 - Maj : 18 dec 2012

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