D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo

Ed. Grasset

513 – été 1888

Quoi, une toile que je couvre, vaut davantage qu’une toile blanche. Ça — mes prétentions ne vont pas plus loin, n’en doute pas — mon droit de peindre, ma raison de peindre, pardi, mais je l’ai !

Ça ne m’a coûté à moi que ma carcasse bien démolie, mon cerveau bien toqué pour ce qui est de vivre comme je pourrais et devrais vivre en philantrope.

Ça ne t’a coûté à toi qu’une, mettons, quinzaine de mille francs que tu m’as avancés.

Or... il n’y a pas à se foutre de nous...

Tous les plans que l’on fait, cela a des arrière-racines de difficulté. Comme avec Gaugin, cela serait si simple, mais le déplacement, après est-ce qu’il sera content encore ?

Mais puisque faire des plans ne peut se faire, je ne me préoccupe pas de ce que la position soit précaire.

La savoir telle et le sentir est ce qui nous fait ouvrir les yeux et travailler.

Si agissant ainsi on se fout dedans, moi j’ose en douter, il nous restera quelque chose. Mais quoi je déclare n’en rien prévoir lorsque des gens comme Gauguin, on les voit devant un mur. Espérons qu’il y aura issue pour lui et pour nous.

Si je songeais, si je réfléchissais aux possibilité désastreuses, je ne pourrais rien faire, je me jette tête perdue dans le travail, j’en ressors avec mes études ; si l’orage en dedans gronde trop fort, je bois un verre de trop pour m’étourdir.

C’est être toqué vis-à-vis de ce que l’on devrait être.

Mais auparavant je me sentais moins peintre, la peinture devient pour moi une distraction comme la chasse aux lapins aux toqués, qui le font pour se distraire.

L’attention devient plus intense, la main plus sûre.

Alors c’est pourquoi j’ose presque t’assurer que ma peinture deviendra meilleure. Car je ne sais que cela.

As-tu lu dans de Goncourt que Jules Dupré aussi leur faisait l’effet d’un toqué ?

Jules Dupré avait trouvé un bonhomme amateur qui le payait. Si je pouvais trouver cela, et ne pas tant t’être à charge !

Après la crise que j’ai passée en venant ici, je ne peux plus faire des plans ni rien, je me porte mieux maintenant décidément, mais l’espérance, le désir d’arriver est cassé et je travaille par nécessité, pour ne pas tant souffrir moralement, pour me distraire.


Cre : 09 juil 2008

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