D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

D.A.F. de Sade, La Philosophie dans le Boudoir

Ed. Gallimard

Troisième dialogue

DOLMANCE :

...A combien de fripons la hardiesse n’a-t-elle pas tenu lieu de mérite !

[...]

...et ne vous étonnez point de mes blasphèmes : un de mes plus grands plaisirs est de jurer Dieu quand je bande. Il me semble que mon esprit, alors mille fois plus exalté, abhorre et méprise bien mieux cette dégoutante chimère ; je voudrais trouver une façon ou de la mieux invectiver, ou de l’outrager davantage ; et quand mes maudites réflexions m’amènent à la conviction de la nullité de ce dégoûtant objet de ma haine, je m’irrite et voudrais pouvoir aussitôt réédifier le fantôme, pour que ma râge au moins portât sur quelque chose. Imitez-moi, femme charmante, et vous verrez l’accroissement que de tels discours porteront infailliblement à vos sens...


Senancour, Oberman

(Union Générale d’Editions, collection 10/18)

Lettre XLIV

Rien ne peut être anéanti. Non : un être, un corpuscule n’est pas anéanti ; mais une forme, un rapport, une faculté le sont. Je voudrais bien que l’âme de l’homme bon et infortuné lui survécût pour un bonheur immortel. Mais si l’idée de cette félicité céleste a quelque-chose de céleste elle-même, cela ne prouve point qu’elle ne soit pas un rêve. Ce dogme est beau et consolant sans doute ; mais ce que j’y vois de beau, ce que j’y trouverais de consolant, loin de me le prouver, ne me donnera pas même l’espérance de le croire. Quand un sophiste s’avisera de me dire que si je suis dix jours soumis à sa doctrine, je recevrai au bout de ce tems des facultés surnaturelles, que je resterai invulnérable, toujours jeune, possédant tout ce qu’il faut au bonheur, puissant pour faire le bien, et dans une sorte d’impuissance de vouloir aucun mal ; ce songe flattera sans doute mon imagination, j’en regretterai peut-être les promesses séduisantes, mais je ne pourrai pas y voir la vérité.

En vain il m’objectera que je ne cours aucun risque à le croire. S’il me promettait plus encore pour être persuadé que le soleil luit à minuit, cela ne serait pas en mon pouvoir. S’il me disait ensuite : à la vérité, je vous faisais un mensonge, et je trompe de même les autres hommes ; mais ne les avertissez point, car c’est pour les consoler ; ne pourrais-je lui répliquer que sur ce globe âpre et fangeux, où discutent et souffent dans une même incertitude, quelques cent millions d’immortels gais ou navrés, ivres ou moroses, sémillans ou imbécilles, trompés ou atroces, nul n’a encore prouvé que ce fût un devoir de dire ce qu’on croit consolant, et de taire ce que l’on croit vrai.


Sigmund Freud, Malaise dans la Civilisation

Presses Universitaires de France, trad. Ch. et J. Odier

Chap. II

La religion porte préjudice au jeu d’adaptation et de sélection en imposant uniformément à tous ses propres voies pour parvenir au bonheur et à l’immunité contre la souffrance. Sa technique consiste à rabaisser la valeur de la vie et à déformer de façon délirante l’image du monde réel, démarches qui ont pour postulat l’intimidation de l’intelligence. A ce prix, en fixant de force ses adeptes à un infantilisme psychique et en leur faisant partager un délire collectif, la religion réussit à épargner à quantité d’êtres humains une névrose individuelle, mais c’est à peu près tout. Il y a, nous l’avons dit, quantité de chemins pour conduire au bonheur, tel du moins qu’il est accessible aux hommes ; mais il n’en est point qui y mène à coup sûr. La religion elle-même peut ne pas tenir sa promesse. Quand le croyant se voit en définitive contraint d’invoquer les « voies insondables de Dieu », il avoue implicitement que, dans sa souffrance, il ne lui reste, en guise de dernières et uniques consolations et joies, qu’à se soumettre sans conditions. Et s’il est prêt à le faire, il aurait pu sans doute s’épargner ce détour.


Voir aussi C.G. Jung


Cre : 27 oct 2002 - Maj : 20 aou 2011

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