D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Robert Musil, L’homme sans qualités,

Ed. Le Seuil, traduction Philippe Jaccottet

Ch. 51 "La famille Fischel"

M. le directeur Fischel, de la Lloyd Bank, aimait à philosopher, mais dix minutes par jour. Il aimait à reconnaître les fondements rationnels de l’existence humaine, croyait à sa rentabilité spirituelle qu’il s’imaginait conforme à l’ordonnance subtilement hiérarchisée d’une grande banque, et c’est avec plaisir qu’il découvrait chaque jour, dans les journaux, de nouveaux pas en avant. Cette foi en la fixité des lignes directrices de la raison et du progrès lui avait longtemps permis de passer sur les critiques de sa femme avec un haussement d’épaules ou une réponse coupante. Mais comme le malheur avait voulu que dans le cours de leur vie commune, le temps tournât le dos à tout ce qui avait été favorable à Léon Fischel, les vieux principes du libéralisme, les grands idéaux de la libre-pensée, de la dignité humaine et du libre- échange, et que la raison et le progrès avaient été supplantés dans le monde occidental par le racisme et les slogans démagogiques, lui-même n’en resta pas à l’abri. Au début, il avait simplement nié cette évolution, exactement comme le comte Leinsdorf avait l’habitude de nier « certaines manifestations désagréables de caractère public »; il attendait qu’elles disparussent d’elles-mêmes, et cette attente est le premier degré, à peine perceptible encore, de la torture par le dépit que la vie inflige aux hommes qui ont des principes. Le deuxième degré s’appelle d’ordinaire (et Fischel l’appela donc également ainsi) le « poison ». Le poison, c’est l’apparition goutte à goutte de conceptions nouvelles en morale, en art, en politique, dans le sein de la famille, les journaux, les livres et les relations sociales, qu’accompagnent dès le début le sentiment de l’impuissance devant l’irrévocable et une négation irritée qui ne peut s’empêcher de comporter une certaine reconnaissance du fait nié. Mais le troisième et dernier degré lui-même ne fut pas épargné au directeur Fischel : les frémissements, les ondées isolées du « nouveau » forment alors une pluie qui ne cesse plus, et qui devient avec le temps l’un des martyres les plus affreux que puisse endurer un homme qui ne dispose que de dix minutes par jour pour la philosophie.

Léon apprit à connaître sur combien de sujets les hommes peuvent diverger d’opinion. Le besoin d’avoir raison, penchant qui se confond presque avec la dignité humaine, se mit à célébrer dans la maison Fischel de véritables orgies. Ce besoin a produit au cours des siècles des milliers de philosophies, d’œuvres d’art, de livres, d’actions et d’associations partisanes admirables ; mais quand ce besoin inné à la nature humaine, certes digne d’admiration, mais aussi bien monstrueux et fanatique, doit se contenter de dix minutes de philosophie appliquée ou de discussions sur les problèmes fondamentaux du ménage, il est inévitable qu’il se hérisse comme une goutte de plomb brûlant d’innombrables dents et pointes, qui peuvent entraêner les plus douloureuses blessures. Il éclatait, par exemple, lorsqu’on se demandait s’il fallait ou non congédier une bonne, si l’on devait mettre ou non des cure-dents sur la table ; quelle que fût la raison de son éclatement, il avait toujours la capacité de se recomposer aussitôt pour reformer deux conceptions du monde riches d’inépuisables détails.

Le jour, cela allait encore, car le directeur Fischel était à son bureau ; mais la nuit, il redevenait un homme, ce qui aggravait considérablement ses rapports avec Clémentine. Avec l’actuelle complexité de toutes choses, l’homme ne peut plus étre réellement à l’aise que dans un seul domaine : pour Fischel, c’étaient les actions et les obligations, et c’est pourquoi, la nuit, il inclinait à une certaine indulgence. Clémentine, en revanche, restait même alors pointue et sans indulgence, car elle avait grandi dans l’atmosphère stable et sérieuse d’une maison de fonctionnaire ; de plus, le sentiment qu’elle avait de sa situation sociale n’autorisait pas les chambres à coucher séparées, pour ne pas encombrer encore une maison déjà trop petite. Les chambres à coucher communes, lorsqu’elles sont sans lumière, mettent un homme dans la situation d’un acteur qui doit jouer devant un parterre invisible le rôle avantageux, mais un peu usé tout de même, d’un héros évoquant un lion rugissant. Or, depuis des années, l’obscur auditoire de Léon n’avait laissé échapper devant cet exercice ni le plus léger applaudissement, ni le moindre signe de désapprobation, et l’on peut dire qu’il y avait là de quoi ébranler les nerfs les plus solides. Le matin, au petit déjeuner qu’une respectable tradition leur faisait prendre en commun, Clémentine était raide comme un cadavre gelé et Léon sensible à en trembler. Leur fille Gerda elle-même s’en apercevait à chaque fois et se figura dès lors la vie conjugale, avec horreur et un amer dégoût, comme une bataille de chats dans l’obscurité de la nuit.


Joseph Roth La marche de Radetzky

Ed. du Seuil, trad. Blanche Gidon

Deuxième partie, chap. X

Cependant, l’huissier de la préfecture apportait le courrier. Le préfet n’examina que les enveloppes, les rendit et donna ordre de les déposer dans son bureau. Debout auprès de la fenêtre, il ne se faisait pas à l’idée que le monde extérieur parût ne rien savoir encore des changements de sa maison. Aujourd’hui il n’avait ni déjeuné ni lu le courrier. Une maladie mystérieuse tenait Jacques alité et la vie continuait d’aller son train habituel.

Très lentement, préoccupé par de confuses pensées, M. von Trotta se rendit à son cabinet et se mit à son bureau vingt minutes plus tard qu’à l’ordinaire. Le premier commissaire de district vint lui faire son rapport. Il y avait eu la veille une nouvelle réunion d’ouvriers tchèques. On annonçait une fête de sokols, une délégation des Etats slaves — il s’agissait de Serbes et de Russes, mais on ne les désignait jamais nommément dans le jargon administratif — devait arriver dès le lendemain. Les sociaux-démocrates germanophones attiraient aussi l’attention sur eux. A la filature, un ouvrier avait été maltraité par ses camarades parce que, à ce que prétendaient les mouchards, il refusait d’adhérer au parti rouge. Toutes ces choses inquiétaient le préfet, le peinaient, le froissaient, elles le blessaient. Tout ce qu’entreprenaient les éléments indociles de la population pour affaiblir l'Etat, offenser directement ou indirectement Sa Majesté l’Empereur, rendre la loi plus impuissante encore qu’elle ne l’était déjà, troubler l’ordre, enfreindre les convenances, bafouer la dignité, fonder des écoles tchèques, faire élire des députés de l’opposition, tout cela était dirigé contre le préfet en personne. Au début, il s’était contenté de dédaigner les nationalités, l’autonomie et « le peuple » qui réclamait « plus de droits ». Peu à peu, il se mettait à les haïr, les braillards, les incendiaires, les orateurs de réunions électorales. Il enjoignit au commissaire de district de dissoudre sur-le-champ toute assemblée où l’on s’aviserait par exemple de prendre des « résolutions ». De tous les mots devenus de mode ces derniers temps, c’était celui qu’il haïssait le plus, peut-être parce qu’il ne s’en fallait que d’une toute petite lettre pour le transformer en « révolution », le plus ignoble de tous les vocables. Il avait extirpé complètement ce dernier. On ne le trouvait ni dans son vocabulaire ni dans sa langue officielle, et s’il lisait, par exemple, dans le rapport d’un subordonné, les mots « agitateur révolutionnaire » pour désigner un militant social-démocrate, il les biffait et, à l’encre rouge, il les remplaçait par le correctif : individu suspect. Peut-être y avait-il des révolutionnaires quelque part, dans la monarchie, mais il ne s’en trouvait pas dans le ressort de M. von Trotta.


Philip Roth, Pastorale americaine,

Gallimard, traduction Josée Kamoun.

Le paradis de la mémoire, chap. 3

— Ça m’avait échappé. Je n’étais pas au courant du tout.

— C’était en 68, à l’époque où on commençait tout juste à faire n’importe quoi. Les gens ont subitement été forcés de comprendre ce que c’était que la folie. Tout cet étalage public. À bas les inhibitions. L’autorité impuissante. Les gosses qui pètent les plombs, qui se mettent à intimider tout le monde. Les adultes ne savent plus quoi penser, quoi faire. C’est une comédie ? Elle est vraie cette "révolution" ? On joue à quoi ? Aux gendarmes et aux voleurs ? Qu’est-ce qui se passe ? Les jeunes mettent le pays à feu et à sang et les adultes commencent à déjanter à leur tour. Mais pas Seymour. Lui, il faisait partie de ceux qui savent où ils vont. Il comprenait qu’il y avait quelque chose de détraqué, mais n’était pas un partisan d’Ho Chi Minh, comme sa grosse fille chérie. C’était juste un papa gâteau et un père libéral. Le roi-philosophe de la vie ordinaire. Il l’avait élevée dans toutes les idées modernes — il faut être rationnel avec ses enfants. Tout peut être permis, tout est pardonnable. Elle avait horreur de ça. En général on a du mal à admettre à quel point on en veut aux enfants des autres. Mais elle, elle te rendait la tâche facile. Elle était malheureuse, elle était arrogante — une petite chieuse dès l’instant où elle était née. Ecoute, j’en ai, moi, des gosses, j’en ai une floppée — je sais comment ils sont quand ils grandissent. Leur égoïsme, c’est un trou noir galactique. Mais c’est une chose d’engraisser, une chose de se laisser pousser les cheveux, d’écouter du rock trop fort, et c’en est une autre de passer les bornes et de poser des bombes. Ça, c’est un crime inexpiable. Mon frère n’a jamais pu s’en remettre. Cette bombe a fait sauter sa vie. Elle a marqué la fin de la perfection de sa vie. C’était exactement ce qu’elle voulait. C’est pour ça qu’ils la lui réservaient, cette bombe, sa fille et ses amis. Il était tellement épris de ce que la vie lui avait donné en partage, c’est pour ça qu’ils le détestaient. Un jour, on était tous réunis chez lui pour Thanksgiving, la mère Dwyer, Danny, le petit frère de Dawn, sa femme, les Levov au complet, nos gosses, tout le monde et Seymour se lève pour porter un toast : « Je ne suis pas religieux, mais quand je regarde autour de cette table, je sais qu’une bonne étoile brille sur moi. ». En fait, il était dirigé contre lui, cet attentat. Et ils ont réussi. Ils l’ont eu. La bombe aurait aussi bien pu exploser dans leur séjour. La violence qui a été faite à sa vie a été atroce. Horrible. Lui qui n’avait jamais eu l’occasion de se demander, « Pourquoi les choses sont ce qu’elles sont ? ». Il n’avait pas de raison de se poser la question puisqu’elles étaient parfaites, toujours. Pourquoi les choses sont ce qu’elles sont. La question sans réponse ; jusque-là, il avait eu la chance d’ignorer que cette question se posait. »


Cre : 03 mar 2002 - Maj : 11 aou 2010

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