D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Carl Gustav Jung, Métamorphoses de l’âme et ses symboles

Le Livre de Poche, traduction Y. Le Lay

Première partie

Chap. II - Les deux formes de la pensée

[On dira] que les penchants mythologiques des enfants leur ont été inculqués par l’éducation. C’est là une objection oiseuse. Les hommes se sont-ils jamais entièrement libérés du mythe ? Nous avons nos yeux et tous nos sens pour comprendre que le monde est mort, froid, infini, et jamais encore on n’a vu un dieu, et jamais nos sens ne nous ont obligés à en admettre l’existence. Au contraire, il a fallu une très forte contrainte intérieure, que seule peut expliquer la puissance irrationnelle de l’instinct, pour bâtir cette teneur de foi religieuse dont Tertullien déjà soulignait l’absurdité. Il est donc possible de priver un enfant des contenus des mythes anciens ; on ne peut lui enlever le besoin de mythologie et encore moins l’aptitude à la créer. On peut affirmer que, si l’on réussissait à supprimer d’un seul coup toute tradition dans le monde, toute la mythologie et toute l’histoire religieuse recommenceraient à leur début avec la génération suivante. Très peu d’individus réussissent, à l’âge où l’on a une certaine témérité intellectuelle, à se défaire de la mythologie ; la masse n’y parvient jamais. Tous les éclaircissements restent sans effet ; ils détruisent uniquement une certaine forme passagère de manifestation, jamais la tendance créatrice.

Deuxième partie

Chap. III - La métamorphose de la libido

[...] Il y a une réalité psychique aussi impitoyable, aussi insurmontable que le monde extérieur, et aussi secourable et utile que lui, quand on connaît les voies et moyens d’en éviter les dangers et découvrir les trésors. “Magics is the science of the jungle” a dit un jour un célèbre explorateur. Certes le civilisé regarde avec mépris la superstition primitive ; ce qui est aussi sot que de mépriser les armures et les hallebardes ainsi que les châteaux forts et les sveltes cathédrales du moyen âge. Les moyens primitifs sont aussi efficaces dans des circonstances primitives qu’une mitrailleuse ou la radio dans les conditions d’aujourd’hui. Nos religions et nos idéologies socio-politiques peuvent être considérées comme des mesures salutaires et propiatoires comparées aux représentations magiques des primitifs, et là où manquent ces “représentations collectives” apparaissent, comme correspondants, des idiosyncrasies confuses, individualistes, des obsessions, des phobies et autres états de possession qui ne laissent rien à désirer en primitivité, sans parler des épidémies spirituelles de notre temps en présence desquelles pâlit même l’épidémie de noire sorcellerie du 15e siècle.

Malgré toutes les tentatives de la raison pour en modifier l’interprétation, la réalité psychique est et reste une source originale d’angoisse dont le danger augmente au fur et à mesure qu’on la nie. Les pulsions biologiques se heurtent donc non seulement à une barrière externe, mais aussi à une barrière interne. Le même système psychique qui repose d’une part sur la concupiscence des tendances, repose, d’autres part, sur une contre-volonté au moins aussi puissante que l’instinct biologique.

Chap. IV - La naissance du héros

[...] Les héros sont souvent des voyageurs : le voyage est une image de l’aspiration, du désir jamais éteint, qui ne rencontre jamais son objet, de la recherche de la mère perdue. La comparaison avec le soleil se comprend aisément sous cet aspect. C’est pourquoi les héros sont toujours semblables au soleil et l’on se croit finalement autorisé à dire que le mythe du héros est un mythe solaire. A ce qu’il me semble, il est en premier lieu l’autoreprésentation de l’aspiration de l’inconscient qui cherche, qui a un désir insatisfait et rarement apaisable de la lumière de la conscience. Cette dernière cependant, toujours exposée à être entraînée par sa propre lumière et à devenir un feu follet sans racine, aspire à la puissance salutaire de la nature, source profonde de l’existence et à la communauté non consciente avec la vie des formes innombrables.

Chap. V - Symboles de la mère et de la renaissance

[...] 0n m’en a beaucoup voulu de n’avoir pas hésité à mettre les images spirituelles les plus sublimes en rapport avec ce qu’on pourrait appeler le sous-humain en nous. Ce qui m’importait avant tout, c’était de comprendre les représentations religieuses dont je saisissais trop la valeur pour m’en débarasser par des arguments rationalistes. Que cherche-t-on finalement avec les choses incompréhensibles ? On ne s’adresse, en ce qui les concerne, qu’à ceux dont ce n’est pas l’affaire de penser et de comprendre. On en appelle à la foi aveugle et on la prise au maximum. On aboutit ainsi à cultiver l’absence de pensée et de critique. Ce que la foi aveugle si longtemps prêchée a pu faire en Allemagne une fois qu’elle se fut inéluctablement détournée du dogme chrétien, l’histoire contemporaine en a apporté une assez sanglante démonstration. Le danger, ce ne sont pas les grands hérétiques et incroyants, ce sont les nombreux petits penseurs, capables uniquement de ratiociner et qui finissent par découvrir un jour combien irrationnelles sont les affirmations religieuses. On en a vite fini avec ce que l’on ne comprend pas et ainsi se perdent à tout jamais les hautes valeurs de la vérité symbolique. Que peut faire un sophiste avec le dogme de la naissance virginale, celui de la mort-sacrifice, de la trinité ?


Cre : 02 mai 2005 - Maj : 05 sep 2011

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