D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Charles Dickens, L’ami commun

Ed. Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, trad. Lucien Carrive et Sylvère Monod.

Livre II

Chapitre XII — Encore des oiseaux de proie

Comme il y a des chiens qui sont portés par instinct, ou par éducation, à harceler certaines créatures jusqu’à un certain point, de même — sans vouloir manquer de respect par cette comparaison — Pleasant Riderhood était portée par instinct, ou par éducation, à considérer les marins, dans certaines limites, comme sa proie. Qu’on lui montre un home en vareuse bleue, et, au sens figuré, elle le happait dans l’instant. Et pourtant, tout bien considéré, elle n’avait pas l’esprit malveillant ou le caractère méchant. Remarquez, en effet, tout ce qui était à considérer selon sa malheureuse expérience. Qu’on montre à Pleasant Riderhood une noce dans la rue, et elle n’y voyait que deux personnes en train de prendre une autorisation officielle de se disputer et de se battre. Qu’on lui montre un baptême, et elle voyait un petit païen à qui on décernait un nom parfaitement superflu, puisqu’il s’entendrait ordinairement appeler de quelque qualificatif injurieux ; et de ce petit païen personne ne voulait le moins du monde, et tout le monde lui ferait débarasser le plancher en le bousculant et le rudoyant jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour bousculer et rudoyer à son tour. Qu’on lui montre un enterrement, et elle y voyait une vaine cérémonie qui resssemblait à une mascarade en noir, qui conférait une distinction temporaire à ses acteur, pour des frais gigantesques, et qui constituait la seule fête en règle jamais donnée par le défunt. Qu’on lui montre une père vivant, et elle ne voyait en lui qu’un double de son père à elle, lequel dès sa petite enfance s’était mis par crises irrégulières à accomplir son devoir envers elle — devoir qui se réalisait toujours sous la forme d’un poing ou d’une lanière de cuir et dont l’exécution lui faisait mal. Tout bien considéré, par conséquent, Pleasant Riderhood n’était pas une si mauvaise personne. Il y avait même un brin de romanesque en elle — du genre de romanesque qui pouvait s’introduire au trou de Limehouse — et peut-être parfois, par un soir d’été, lui était-il arrivé, debout, les bras croisés, sur le pas de la porte de sa boutique, son regard passant de la rue puante au ciel où le soleil se couchait, d’avoir des visions vaporeuses d’îles lointaines des mers du Sud ou d’ailleurs (elle n’était pas exigeante en matière de géographie), où il ferait bon errer avec un compagnon sympathique parmi des bosquets d’arbres à pain, en attendant que les brises leur amènent des navires venus des ports creux de la civilisation. Car des marins à exploiter, cela était essentiel au paradis terrestre de Mlle Pleasant.


Cre : 19 dec 2012

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