D o m i n i q u e   G u e b e y    J u n g l e      Les belles lettres

Louis Ferdinand Céline, Mort à crédit

Ed. Gallimard, coll. folio

[p. 115/623]

Pendant qu’on faisait le nettoyage, elle arrêtait pas de sangloter… Caroline était pas loin là-dessous… Je pensais à Asnières toujours… A la façon qu’on s’était décarcassé là-bas pour les locataires. Je la revoyais pour ainsi dire. Ça avait beau être reluisant et relavé tous les dimanches, il montait quand même du fond une drôle de petite odeur… une petite poivrée, subtile, aigrelette, bien insinuante… quand on l’a sentie une fois… on la sent après partout… malgré les fleurs… dans le parfum même… après soi… Ça vous tourne… ça vient du trou… on croit qu’on l’a pas sentie. Et puis la revoilà !… C’est moi qu’allais au bout de l’allée pomper les brocs pour les vases… Une fois qu’on avait fini… je ne disais plus rien… Et puis il me revenait encore un peu sur le cœur le petit relent… On bouclait la lourde… On faisait la prière… On redescendait vers Paris…

Madame Divonne arrêtait plus de bavarder, tout en marchant… De s’être levée de si bonne heure, de s’être dépensée sur les fleurs, d’avoir pleurniché si longtemps, ça lui ouvrait l’appétit… Y avait aussi son diabète… Toujours est-il qu’elle avait faim… Dès qu’on était hors du cimetière, elle voulait qu’on casse la croûte. Elle arrêtait pas d’en causer, ça devenait une vraie obsession. « Tu sais moi Clémence, ce que j’aimerais ? Tiens ! sans être gourmande !… C’est un petit carré de galantine sur un petit pain pas trop rassis… Qu’est-ce que t’en dirais ? »

Ma mère elle répondait rien. Elle était embarassée. Moi du coup l’idée me montait de tout dégueuler sur place… Je pensais plus à rien qu’à vomir… Je pensais à la galantine… A la tête qu’elle devait avoir là-dessous, maintenant Caroline… à tous les vers, les bien gras… des gros qu’ont des pattes… qui devaient ronger… grouiller dedans… Tout le pourri… des millions dans tout ce pus gonflé, le vent qui pue…

Papa était là… Il a juste eu le temps de me raccrocher après l’arbre… j’ai tout, tout dégueulé dans la grille… Mon père il a fait qu’un bon… Il a pas tout esquivé…

« Ah ! saligaud !…»  qu’il a crié…

[p. 414/623]

Ça faisait déjà des années que j’avais quitté les Berlope… et le petit André… Il devait avoir plutôt grandi, ce gniard dégueulasse !… Il devait bagotter ailleurs maintenant… pour des autres darons… Peut-être même plus dans les rubans… On était venus assez souvent par là ensemble tous les deux… Là précisément auprès du bassin, sur le banc à gauche… attendre le canon de midi… C’était loin déjà ce temps-là qu’on était arpètes ensembles… Merde ! Ce que ça vieillit vite un môme ! J’ai regardé par-ci, par-là, si je le revoyais pas par hasard le petit André… Y a un placier qui m’avait dit qu’il était plus chez les Berlope… Qu’il travaillait dans le Sentier… Qu’il était placé comme « jeune homme »… Quelquefois, il m’a semblé le reconnaître sous les arcades… et puis non !… C’était pas lui !… Peut-être qu’il était plus tondu ?… Je veux dire que la couenne comme en ce temps-là… Peut-être qu’il avait plus sa tante !… Il devait sûrement être quelque part en train de courir après sa croûte !… sa réjouissance… Peut-être que je le reverrais plus jamais… qu’il était parti tout entier… qu’il était entré corps et âme dans les histoires qu’on raconte… Ah ! c’est bien terrible quand même… on a beau être jeune quand on s’aperçoit pour le premier coup… comme on perd des gens sur la route… des potes qu’on reverra plus… plus jamais… qu’ils ont disparu comme des songes… que c’est terminé… évanoui… qu’on s’en ira soi-même se perdre aussi… un jour très loin encore… mais forcément… dans tout l’atroce torrent des choses, des gens… des jours… des formes qui passent… qui s’arrêtent jamais… Tous les connards, les pilons, tous les curieux, toute la frimande qui déambule sous les arcades, avec leurs lorgnons, leurs riflards et les petits clebs à la corde… Tout ça, on les reverra plus… Ils passent déjà… Ils sont en rêve avec des autres… ils sont en cheville… ils vont finir… C’est triste vraiment… C’est infâme !… les innocents qui défilent le long des vitrines… Il me montait une envie farouche… j’en tremblais moi de panique d’aller sauter dessus finalement… de me mettre là devant… Qu’ils restent pile… Que je les accroche au costard… une idée de con… qu’ils s’arrêtent… qu’ils bougent plus du tout !… Là, qu’ils se fixent !… une bonne fois pour toutes !… Qu’on les voye plus s’en aller.


Cre : 02 avr 2011

A propos de ces pages / about these pages : http://www.dg77.net/about.htm
Gen : 21/04/2017-14:12:13,31