Christian Gabriel/le Guez Ricord,
Le Cantique qui est à Gabrielle
Ed. Le bois dOrion, 2005.
MAISON DIEU
I. L’Ave
[v. 9]
[…] “ C’est à toi que sera porté l’écrit lors de la visitation funèbre
Où d’un cœur désert tu retrouveras la parole par l’invisible du cœur. ”
Or tu consacreras le cœur perpétuel, l’œuvre noire aux provinces d’oiseau
Pour la remise de ce cœur à l’aigle bref, l’aube fuyante, l’œuvre du cœur,
Tu chiffreras, perverse, la mort et tu feras de ma mort ton chiffre régnant
Et tu joindras les mains, le geste désirant, larme du cœur au moment du cœur ;
Tu m’offriras l’ascèse solaire de ton dieu, le vêtement de négation
Je hâterai la preuve pour nos noms le dieu l’arme du cœur dans la pesée sombre
Et nous serons là entre la mort et les portes le grand reliquaire gardien,
Je te dirai : “ Viens, c’est le jour, l’avent du cœur, vois ce qui en toi va naître en nous,
Ainsi d’exil dernier te seront mon poème et le désir d’encor désirer. ”
[…]
[v. 390]
Lors me vint d’une femme L’Orphée régnant du dire, l’aimer absent à mes lèvres
Qui est jeûne d’écrire le gué azur prenant le goût amer d’un sang plus clair
Mais là d’une femme je décidais d’interrompre la flagellation sévère
À larmes guérir outre le sang et ces diverses amours de par mon vouloir
Et rien de plus sitôt le sang versé comme l’ambre se déclare le plaisir
Dans la distance enclose jusqu’à l’aigu l’idée de chair a su se dessaisir
Or fut ici le livre du rien à celle que je fus d’inaliénable écrire
Quand la nuit des terres de sa mort apaise l’écœurement lointain de la vie.
Oui, je viens vers toi, et le sais-tu, tandis qu’ils brisent les anneaux de réflexion,
Jusqu’à l’énervation, je te dis le temps nouveau, le corps verbal, l’œil affranchi,
Mais ai-je au vrai maudit le silence des images et plus que toi désiré,
En ce jardin des larmes où les allées appellent une mémoire insensée,
Ô adolescence ô ! Que vienne la mort prendre celui qui n’a aimé qu’en vain…
[…]
[v. 410]
Ce long regard en tout ce qui ne fut pas, n’est-ce que l’exercice de ma vie ?
[…]
[v. 544]
Or tu seras et moi je n’aurai pas été, c’est que ton corps tremble au clair du Dieu
Qu’il a su taire comme vient l’ange partager le fruit doux de nos yeux fermés.
Puis tu dirais que l’âme n’est que l’ombre de l’arbre près duquel on t’enterra,
Que la nuit, déploiement de ton corps, en est l’arche et le sang qui nous rendront le noir,
Et moi-même, je ne le savais pas, qui ne te demandais que le monde bas
Le geste de l’orante que tu ne connus pas, ce dire pour être là-bas
[…]
[v. 738]
As-tu épuisé tout le poids des larmes, disait le poète par l’autre nuit,
Et moi en toi : “ Vers quelles larmes versées dis-tu de te rejoindre dans les mondes ? ”
Et toi-même peut-être, diras-tu avec moi : “ Je suis pour ce que j’ai aimé. ”
Telle est l’énigme d’une disparition qui est le monde où rien a signifié
Oui, j’ai fait du livre le mandala de ton nom, que tu n’es pas, ayant pris corps,
Et moi, je dis qu’ici je repose déjà et que l’éternel, je le compose.
Puis, comme le livre se voulait encor mourir, se prenait au jeu, se gardait
De ce qui nous sépare, justement reparaît le ciel pour vouer notre fin.
[…]
[v. 787]
Ailleurs est-il créé ? Ce pays où les âmes reviennent, indéfiniment
Se nourrissent et d’elles-mêmes, telles pour cette fin promise d’autres stèles
Et La Nuit de l’Agneau. “ Que la femme eût décrété ne couronne L’Adresse ici.
Pourtant toute illusoire notre séparation que mon seul regard abolit
Puisqu’il est aujourd’hui le mien mouvement d’un monde qui l’ignore pour paraître.
Elle n’a pas été. Je ne te puis quitter sans renaître en toi comme le veut
La tradition qu’appellent sans tarder ces lettres que j’accepte pour dernier nom
Quand cette heure sera venue pour moi de risquer de te revoir avec la mort
Qu’ainsi je nommerai, le faisant nouvellement, ce que j’aurais choisi de faire.
Je réincarnerai le sang d’un paysage que nous aurons été ici
Et j’ai soif d’être cette vie que tu manifestes pour y confondre Amour même.
Viens, dans le second jour de nos images, là entre la mort et les fins gardiennes
Entraîner ce qui fut, ce qui ne fut pas même, et reposer toute identité
Pour qu’Amour se consume. Maintenant il y a ce moment de toi qu’il faut prendre
Et pratiquer peu à peu pour que s’estompe toute conscience qui fut murée.
Voir ouvrir la mort pour ce que je désirais et me livrant pour elle à jamais ?
Mais je n’entrais pas dans le piège, je m’assurais que l’éclair incarne sa chair.
Elle, là-bas, souffrit. Je ne sus pas mourir, relevant dans son nom l’autre nom,
Celui qui fut tenu, celui qui est le fruit mort, celui qui reste ouvert, fendu.
Comment mourir par lui ? Je le veux si elle se refuse, pour elle n’étant
Plus, pour elle n’étant que ce rêve immobile et que ma faute vieillit en loge,
J’y devais rester seul, je le dus et pour y croire ! je me battais pour un nom
Comment mourir pour lui ? Je le veux si elle se refuse, pour elle l’étant.
Elle eut peur. Sans raison. Je dus m’en tenir là. Et je me vis mort pour l’apaiser.
Elle criait aux vents. Je la voulais sans croire que lui suffirait la mort même ;
Je rachetais ! Et ce secret la rendait coléreuse. En vain, je dus racheter.
Pour rien je persistais. Je lui achetais l’épée. Je donnais l’armure. Elle crut.
Là, je dus porter le premier coup. Selon son vœu, je la vis et elle saigna
Mais sa main sur la garde blessait ma hanche. Elle y tenait, revêtait à la lettre
La honte pour le sang. […]
II. L’Amen
[v. 33]
Il vous apparaîtra de reconnaître vous-même la barque pauvre de l’âme
Ou la montagne blanche que je puis voir — vous lire les lignes du lendemain —
Le croissant de La Lune s’auréole de verts, le noir de notre éclipse y flambe,
L’Ami tient la proue comme le filigrane, il fut le temps d’humaine traversée,
Il écrivit pour nous le verbe de vocation, le signe et l’étoile gardée.
Nous nous ferons passer peut-être pour morts juste le temps de regarder la mer.
Qui s’enclôt pour rien de ce qui doit brûler ? Je vous reverrai alors sous la tour.
Qui au jour le jour nommerait sa mort ? J’aime le feu étendre l’identité.
Ô quand les prêtrises de La Lune déclinent le sang pour notre âme mendiante !
[…]
[v. 520]
Vous m’écrirez sans date, vous me demanderez le fouet perlé vous aussitôt
Aussi nous serons seuls le semblant d’avoir été, le destin de nos alliances
Sera dans ce rêve que nous voulions mort, toute la nuit y croisant L’Étoile,
Avant de nous confondre pour rien dans le désert que nous aurons imaginé.
Pour vous écrire, notre secret, cette douleur, de par le corps, son célébrant,
Il est nu et bagué, de par les myriade, songerez-vous, l’ange neutre écrit :
C’est vous le rien qui passe, repasse, la rencontre sera fugitive et bleue,
Oui mais toujours de nous revoir l’acte manque pour le retour, une oblation noire.
Il a brûlé vos noms, je mange des dieux les restes, je sacrifierai pour rien.
Je bois la coupe extrême, je confesse la mort, je prends sur moi votre salut
Et cet objet désire, comme une lyre vous serez dressée dressante : au sang !
Mais c’est le lait du Saint que boit le premier chant, et le noir est immonde quand viennent
L’Ange et son hôte. Il sait. Que vous écrire passé le seuil des portes innommables ?
[…]
[v. 745]
Que personne n’advienne ! L’Ange qui mourra pour ce pays a écrit son signe.
Les stèles sont détruites contre le haut mur nord de la loge matriarcale.
L’Assemblée qui est vide déserte. Il paraît qu’une femme a témoigné hier :
Contre moi tout le souvenir et l’écrit bleu, quand je demande l’embaumement,
Elle crie : “ Non, tu es le ciel mort et l’heure est lasse pour le piège de ton livre.
Renonce, j’ai fui, que peut te faire mon ennui ? Je te rendrai tous les dés d’or,
La chambre sera tienne. Je l’aurai quittée ! Quand le voyage d’identité
Viendra clore mes yeux, je t’innocenterai, sache cependant taire mon nom. ”
J’oublierai ton nom, même le chemin de ton nom, je te fuirai moi aussi.
Quel temple quêter ? Quelle transmission dans la nuit regroupait ces œuvrants étranges
Qu’il me fallait connaître pour m’y instruire ? Quel feu où bâtir l’adoration ?
Quelle image du temple survivait ? Et la rose pétrifiée où était-elle ?
Il me fallait savoir, recevoir l’initiation, retrouver mes frères élus,
Dans la Splendeur Le Livre m’attendait, peut-être me demandait, et L’Orient même
Dans l’éternel silence. Quel médium littéral retrouver, ou faut-il l’écrire ?
[…]
[v. 893]
Dis-moi la vérité, ne me mens plus, et puisqu’il me faut mourir sans toi, regarde
La tombe bâtie, et le livre d’éternité, ne me dis rien, tu es la mort.
C’est inutile, je ne saurai jamais pourquoi le vin fut noir et la nuit même
La dédicace auburn de la mort. Je le sais maintenant, je ne te reverrai.
[…]
[v. 1021]
J’étais l’hôte de l’Ange dans le noir et elle ne le saurait pas mais le feu
M’attendait pour le signe que j’étais dans la science qui me faisait te l’écrire,
Pour toi seule l’oubli, le rien dans la nuit, l’Étoile de t’avoir connue en vain,
M’avais-tu oublié ? Je trouvais dans ton refus le salut et la force même
De me donner un jour, celui de l’Annonciation, celui qui serait le partage,
Au feu immobile de l’insituable que je fis le foyer de l’Ellipse.
III. L’Adieu
Pour avoir pris regard de femme dans l’unique, regard d’eau vive dans l’esprit,
J’ai vécu invisible, du cycle jusqu’au pôle, pour mourir dans mon dessein.
Mais c’est dans la mort seulement que je te verrai, le temps d’y avouer ma noce,
[…]
[v. 15]
Errant, pour rien, peut-être, n’ayant de prière que dans l’impossible, voyant
Venir par La Ville une femme inconnue et très redoutée, tenant l’aubépine
Que des Enfers la Reine m’envoie, elle est nue sous le manteau d’hermine, elle est noire
Et son fouet de miel menace dans les nuées, je vois un disque qui se lève
Sur le noir sans étoiles, il est d’or, les abeilles tournoient, il est d’orangé,
Cette femme ouvrira le coffret, oui, Agathe, je passerai dès lors pour mort.
Dans la langue des yeux, je ne suis plus, j’ai tes yeux, te vivre comme à Siloé !
Le jardin de tes nombres cachait une tombe que tu ne pouvais reconnître,
Le crâne peint aux armes de la nuit dans le coffre vert où tes mains sont empreintes,
Qui, votives, s’effacent ; dès le seuil, comme flammes dédiées, ayant brûlé
Nos lettres avec ce que nous sommes, près la closerie des lampes, leur otage.
[…]
[v. 291]
Qui efface du livre que nous aurons tracé ce qui doit brûler comme enfer,
Brûler pour rien je sais je l’ai vu, il y a tombes aussi là-bas dans la mort
Mémorials alignés de notre histoire, marbre pour les crimes où pleurer
Éternellement la preuve manquante de notre gloire qui vient de là-bas
Puisque j’écris cette autre histoire afin d’y vivre comme mon propre mystère,
Pour rien l’âge nommé le rien dans la prière et ce sang de femmes sous la lune.
Il n’y a plus rien. Je ne t’écrirai plus ? Et prendre pour rien la dernière voix
Qui renoncerait ? Quelques passes s’égrennent dans le chant, c’est toi qui joues la lyre,
C’est toi qui écris, je ne suis rien, l’absente seule créa. Tout m’effacera.
Dissolution Nous-mêmes encore reportée, le ciel engrangé reste vain.
La mort occupe tout le pays de ton nom, viens me déposséder si cœur prends.
Dans la dernière chambre. Plus de mémoire déjà. Je ne peux plus rien désormais.
À peine t’appeler, reconnaître ton nom dans le seigneur dont je ne sais rien
Absolument rien et que je prie par jeu dans l’ordre métrique qui est la mort.
Comment désarmer maintenant le navire et sans te nommer comme passant là
Pour d’autres rives, d’autres femmes peut-être que le cœur refusera toujours
S’étant lié dans l’âme pour toi qui as refus de par l’huile qui nous a sacrés.
Qui ai-je connu par ce doux aimer ? Quelle dame se cachait qui ne dit rien ?
Le dé avait sept faces comme son visage regarde la huitième morte.
Encourant les risques de ce qui est du monde je te retrouvai en enfer.
Là même où notre scène valai la mise car le rendez-vous pris outre-tombe
Nous contraint dès ce monde, que tu le veuilles ou que tu le refuses, Agathe,
J’ai lié ce qu’ignorent les hommes, par force de chevalerie, j’ai croisé
Ce que peut seul Aimer tenir dans le mystère, il revient comme la mort,
Qui a nom d’une fleur, le soir, sur les terrasses de pierres d’un premier été.
[…]
[v. 989]
Pourquoi faire semblant de t’attendre même dans le pays d’où l’on ne revient ?
N’ai-je vraiment rien d’autre ? Qu’ai-je perdu que je ne retrouverai plus jamais ?
Je ne suis plus moi-même dans le mal qui m’entraîne peu à peu, et va me vaincre ;
J’ai ton nom et je tiens le miracle de mes jours, je peux t’écrire tout cela
Garder présente cette faim qui a été nôtre, qu’elle ne soit plus n’importe
Elle est gage pourtant de traversée, cette faim que j’éclaire comme je peux…
IV. L’Adresse
[v. 99]
Tu n’es pas de ce monde. La fleur de lys au front, je te baisais des yeux à la mort.
Vous irez, parée de ce bref talisman, rejoindre d’autres nuits ensemencées.
M’auriez-vous guetté ? Même martyrisé ? Quel or refait le jeu ? Vous ai-je vue ?
L’asphodèle est parjure, ce soir, le cyprès pleure l’errant que la nuit a fait
Comme aux barques s’épuisent les rythmes de la noce que la croix avait vouée,
Agathe étant morte, je peux laisser le texte à ce détour et vous demander
Par mienne féérie, le geste de la main, l’arme du ciel et voir vos deux seins
Nus comme la terre. Je vis. Vous êtes seule. Je vous dois ce pronom sans être,
Peut-être l’avez-vous relu, celui qui grée une nouvelle église et dit morte
L’engeance qu’il soulève, connaissant du sillage la vertu de rebellion,
À la proue, à la barre non point, le dernier peut se tenir comme Ange à Éphèse
Ayant à signer l’Astre lunaire pour rougeur, le rouge de l’orgueil humain
Et c’est sa chance qu’il regarde la nuit la coupe puis d’autres conspirations.