André Dhôtel, Lumineux rentre chez lui
I / 4
Bertrand revint au village. Ce n’était pas la première fois qu’il se voyait poursuivi par une sorte de justicier pour avoir pénétré dans un clos, volé des noix ou des prunes ou joué quelque tour. Affaire courante pour les gamins du village. Mais cette fois il y avait dans les façons des gens une menace qui allait plus loin que d’habitude. Ils avaient l’air de croire, le vieux avec son fouet, le domestique retenant le chien, que Bertrand serait voué à une fatalité rien que par leurs paroles ou leurs regards. « Tu pouvais la tuer », avait dit le vieux. Il y avait comme de la mort dans l’air autour de ce moulin, malgré la beauté du soleil et des fleurs, ou bien à cause de cette beauté qui soudain sans rien perdre de son éclat devenait atroce. Des idées toujours… C’était passionnant et cela ne voudrait rien dire jamais.
Avant d’arriver au village, Bertrand observa un bourdon qui butinait sur le talus. Le bourdon en se déplaçant à droite et à gauche, en haut et en bas, faisant des sortes de croix. Il y avait partout comme des signes ou des marques qui avaient plus d’importance que tout ce qui se faisait. Du moins ces signes s’imposaient à lui. Est-ce que personne n’y songeait jamais ? Elvire et le libraire y songeaient-ils jamais ?
Souvent Bertrand s’ingéniait à des combinaisons quand il marchait. S’il mettait le pied droit sur l’ombre du tronc d’un des pommiers qui bordaient la route, il fallait qu’il arrive avec le pied gauche sur l’ombre du tronc suivant. Lorsque le soleil lui avait brûlé la joue droite, il fallait qu’il se tourne pour sentir la chaleur sur la joue gauche. Simples questions d’équilibre. Mais encore il éprouvait la nécessité de regarder le soleil en face, rien qu’un instant parce que c’était le Soleil, comme il regardait aussi la lune dans la nuit, pour saluer en quelque sorte ces astres considérables. Il avait beaucoup de manies de ce genre. Il faisait à chaque instant des sortes de dessins magiques. Au collège il traçait un cercle sur sa table avant de réciter une leçon, et le cercle (ou le zéro) c’était pour s’attirer la faveur du maître ou tout au moins adresser une sorte d’imploration à ce personnage changeant, détestable ou acceptable selon les heures. En somme il se sentait gouverné par des opérations dont pouvaient dépendre les humeurs de son entourage, le cours du temps et le temps lui-même. Car de quoi tout dépend, sinon de moments bien ou mal choisis, et de l’heure qui va trop vite ou pas assez, ou des façons avec lesquelles les gens se présentent à vous ? Et si on ne fait pas certaines conjurations le temps se met à un rythme néfaste. Tout à l’heure au moulin, il y avait eu quelque chose de détraqué. Quelqu’un n’avait pas fait ce qu’il fallait. Bertrand lui-même avait lancé son couteau dans un arbre et c’était impie. Cet événement infime pouvait dérégler toute sa vie.
Si tout cela lui semblait aussi de la pure blague, il ne pouvait jamais pourtant se détacher de ces superstitions, ni plus ni moins que ces sauvages des Caraïbes, dont on parlait dans les livres d’aventures. En somme c’était la seule intelligence qu’il avait du monde ne sachant même pas pourquoi il était vivant. Aucune véritable idée dans la tête vraiment. À l’église (il suivait les traditions familiales), il regardait dans les vitraux les personnages qui bougeaient, quand le soleil et l’ombre passaient. Cela lui donnait des émerveillements, parce que ces sortes de signaux étaient comme plus loin que ce qu’il voyait, quelque-chose d’innommable qui apportait une crainte mêlée à une confiante tendresse. Voilà pourquoi il se souciait toujours de se montrer sérieux, pour honorer toutes ces choses mystérieuses qu’il ne méritait pas.
Sa mère et sa sœur craignaient à chaque instant que Bertrand commette une bourde, et ses camarades du collège et les gens du village à qui il parlait ne le prenaient jamais en considération. Bien qu’il fût dans la moyenne pour le tour d’esprit, c’était comme s’il n’avait pas de véritable fonction dans le monde. Oui, il vivait mille fois ignoré (ils avaient raison) et il attendait peut-être une révélation, lui qui n’était pas même un imbécile.
Ce soir-là il regarda longuement les trois peupliers qui se dressaient vers l’horizon comme des anges peut-être apparus pour le protéger. Cela était idiot, mais presque glorieux et obligatoire pour ainsi dire de penser cela.